Voyage à travers l’œuvre du Cheikh al-Alawi


Voyage à travers l’œuvre du Cheikh al-Alawi

(Extraits de l’article de M. Berque)

A. Berque était administrateur et trésorier de la société historique algérienne. C’était incontestablement un homme de haute culture et ses écrits le prouvent abondamment. Le long article qu’il avait publié dans la « Revue africaine » sous le titre étrange : « Un mystique moderniste : le Cheikh Ben Aliwa » décrit d’une façon vivante et complète l’expérience qu’il eut, pour ainsi dire, du Cheikh, par une fréquentation suivie au cours de longues années. Nous avons cependant, malgré le caractère excessivement précieux de ce texte, renoncé à le reproduire en son entier tant il se trouve émaillé ici et là de faits inexacts ou de réflexions erronées. Ceci est dû, non à la mauvaise foi de l’auteur, mais au fait que Berque et les gens de son milieu ont vu en le Cheikh l’homme d’un grand savoir, d’une rare éloquence, un esprit infatigable et fécond. Ils l’ont à la fois admiré et craint à cause de l’impact qu’il avait sur tous ceux qui l’approchaient, y compris eux-mêmes. On trouvera donc, dans les pages qui suivent, le texte presque intégral de l’article de A. Berque et on se fie à l’intelligence du lecteur pour « traduire » ou « interpréter » chaque fois que c’est nécessaire. C’est un texte qui suppose chez le lecteur une connaissance préalable de l’Islam et de sa doctrine intérieure. A travers le voile des mots, le chercheur « saisira le parfum à sa source ». Nous avons ajouté quelques notes qui soulignent justement les erreurs les plus « fatales » à une compréhension juste.

Texte de A. Berque (extraits) : Cheikh Ben Aliwa était d’apparence chétive. Mais il émanait de lui un rayonnement extraordinaire, un irrésistible magnétisme personnel. Son regard agile, lucide, d’une singulière attirance décelait l’habileté du manieur d’hommes.

Nous avons connu Cheikh Ben Aliwa de 1921 à 1934. Nous l’avons vu lentement vieillir. Sa curiosité intellectuelle s’aiguisait chaque jour et, jusqu’à son dernier souffle, il resta un fervent de l’investigation métaphysique. Il est peu de problèmes qu’il n’ait abordés, guère de philosophie dont il n’ait extrait la substance. Mais cette tension spirituelle, sa rigoureuse austérité ont certainement abrégé ses jours. Vers la fin, il n’était plus qu’une abstraction hautaine, fermée, dédaigneuse de la vie. L’un de ses admirateurs, M. Frithjof Schuon, en a tracé un portrait inoubliable : « Vêtu d’une djellaba brune et coiffé d’un turban blanc, avec sa barbe argentée, ses yeux de visionnaire et ses longues mains dont les gestes semblaient alourdis par le flux de sa baraka, — il exhalait quelque chose de l’ambiance archaïque et pure des temps de Sidna Ibrahim Al-Khalil. Il parlait d’une voix affaiblie, douce, une voix de cristal fêlé, laissant tomber ses paroles goutte à goutte ; il y avait un ton résigné et détaché dans cette voix, et il semblait que les pensées qu’elle transmettait n’étaient plus que des extériorisations très fragiles, très transparentes, d’une intelligence trop consciente d’elle-même pour se disperser dans le courant des contingences. Ses yeux, deux lampes sépulcrales, ne paraissaient voir, sans s’arrêter à rien, qu’une seule et même réalité, celle de l’Infini, à travers les objets, — ou peut-être un seul et même néant dans l’écorce de ces choses : regard très droit, presque dur par son énigmatique immobilité et pourtant plein de bonté. Souvent, les longues fentes des yeux s’élargissaient subitement, comme par étonnement, ou comme captées par un spectacle merveilleux. La cadence des chants, des danses et des incantations rituelles semblait se perpétuer en lui par des vibrations sans fin ; sa tête se mouvait parfois dans un bercement rythmique, pendant que son âme était plongée dans les inépuisables mystères du Nom Divin, cachés dans le Dhikr, le Souvenir… Une impression d’irréalité se dégageait de sa personne, tant il était lointain, fermé, insaisissable dans sa simplicité toute abstraite… On l’entourait de la vénération que l’on devait à la fois au saint, au chef, au vieillard et au mourant ». Tel fut l’homme.

Son œuvre écrite n’apporte aucune variation essentielle à la théodicée de l’Islam. Le devoir religieux, écrit Ben Aliwa, « consiste pour vous, ô responsable, à croire sincèrement à l’existence de Dieu, des anges, des Livres divins, des envoyés de Dieu, au Jugement dernier et à croire à la Prédestination ». Dieu, dit-il, est Omniprésent, « Il a toutes les perfections, aucune imperfection ne peut L’atteindre ; Il n’est ni père, ni enfant de quoi que ce soit ; par Ses attributs spéciaux II se distingue de toutes les créatures, dans l’ensemble et dans le détail. Rien ne Lui est comparable. Il voit et entend tout ».

Ben Aliwa s’est soigneusement gardé de poser les problèmes chers à la philosophie arabe, de la substance, de l’essence et de la causalité. Il voyait là une puérile jonglerie de la raison raisonnante. Ces tours de passe-passe scolastiques le faisaient sourire. Et pour en montrer l’inanité, il reprit un jour sa métaphore que nous avons citée : ce sont là, dit-il, charrues qui veulent labourer le ciel.

Mais s’il dédaignait les rébus usuels de la dialectique musulmane, il s’intéressait vivement à notre spéculation occidentale. Nous avons déjà dit son goût pour M. Bergson. Il prétendait en avoir deviné, bien avant de les apprendre, les schèmes essentiels. De fait, ses propos s’enrichissaient de curieuses réminiscences. Il comprenait fort bien la scission d’une évolution créatrice, d’ailleurs voulue par Dieu si elle n’est pas Dieu lui-même, en un instinct moulé sur la vie et une intelligence appliquée à la matière, consubstantielle à la matière, mais inapte dès lors aux hauts problèmes de l’être. Que la raison se trouve à l’aise dans le physique, cela va de soi ; mais le métaphysique lui est fermé, et s’ouvre seulement à l’instinct-intuition. De là, poursuivait le Cheikh, l’erreur capitale qui consiste à transporter les méthodes géométriques de l’esprit, aux choses que l’âme, aidée par Dieu, peut seule découvrir. Bien qu’il eût pour la théologie une très vive admiration et qu’il n’en suspectât pas les trouvailles, il considérait que l’idée rationaliste du Divin restera toujours entachée d’anthropomorphisme. Qui a raison, ou de la fleur imaginant Dieu comme un parfum, ou d’Aristote concevant Dieu qui se pense éternellement ? Aristote et la fleur font la même démarche : l’un divinise sa pensée, l’autre ses effluves. Tous deux ont raison, concluait le Cheikh. Car Dieu est tout, et chaque partie de la création n’ouvre sur Lui qu’un minuscule angle de vue.

L’œuvre écrite du Cheikh Ben Aliwa ne porte guère trace de ses incursions dans la philosophie moderne. Soit qu’il les jugeât inopportunes ou dangereuses, soit qu’il n’y vît qu’une manière de dilettantisme renanien, ses réflexions s’adressaient surtout, au cours d’entretiens intimes, à ses amis européens. Il montrait alors sa ferveur des grands jeux de l’esprit. Agile et légère, sa dialectique effleurait les problèmes. Elle les renouvelait, les avivait au passage d’un brillant trait de pourpre. Il platonisait avec une grâce élégante. Son imagination primesautière, chatoyante, infiniment nuancée, s’installait d’un coup d’œil dans les systèmes les plus abrupts. Et son amitié des idées était si passionnée, qu’il les apaisait, les réconciliait, les fondait dans une large synthèse d’amour.

Son herméneutique était aussi souple qu’agile. Il confessait, en petit comité, la pluralité anagogique du Coran. Il haïssait le littéralisme servile des docteurs algériens, et trouvait aux Livres sacrés toute une hiérarchie de sens. Son exégèse, rusée, ondoyante, aventureuse parfois, tournait à merveille l’obstacle de la lettre. Elle en faisait jaillir l’esprit. Il avouait que les hautes vérités sont un Don divin à l’initié et qu’il faut, pour le vulgaire, les habiller de mythes. C’est ainsi qu’il rejoignait Averroés, Ibn Thofail et Ghazali. Où est Dieu ? Suivant Averroés, les trois sortes d’intelligences répondront, les premières (esprits d’exhortation) : dans le ciel ; les secondes (esprits de dialectique) : au-dessus de tout ; les troisièmes (esprits de démonstration) : « Il n’est nulle part, bien que Son action s’étende sur tous les êtres de l’espace. Il est en soi. Le monde et l’espace sont en Lui, plutôt qu’il n’est dans le monde et dans l’espace ». Ben Aliwa adoptait cette doctrine. Il croyait à la multiplicité de l’interprétation, de la littérale à l’allégorique. Il pensait que les sens d’un texte sont étages les uns au-dessus des autres, ceux du bas — le rez-de-chaussée, pourrait-on dire — étant réservés à la foule. Il goûta particulièrement le mot de Renan que nous lui avions cité : « Nous avons donné à Dieu un riche écrin de synonymes… Dieu, âme, autant de mots que l’humanité interprétera dans un sens de plus en plus raffiné ». Ce que je crois, comme Musulman, disait Ben Aliwa, je le transpose comme penseur dans l’idée puis comme mystique, dans l’harmonie des sphères. Et mes trois croyances, si contradictoires qu’elles paraissent, ne font qu’une. Son admiration était vive pour le roman d’Ibn Thofail dont il récitait fréquemment les phrases suivantes : « Mais à peine Hayy Ben Yaqdhan s’était-il élevé au-dessus du sens exotérique, à peine avait-il commencé à exposer des vérités contraires aux préjugés dont ils étaient imbus, qu’ils se rembrunirent… » Et encore : « Ces secrets… nous les avons laissés couverts d’un voile léger qu’auront vite fait de déchirer ceux qui en sont capables, mais qui deviendra opaque et impénétrable pour quiconque n’est pas digne d’aller au-delà ».

Pour Ben Aliwa, les Livres sacrés sont de sens multiples, les interprétations doivent varier de génération à génération et les dogmes évoluent comme les hommes, tout en restant identiques dans leur substance éternelle. Nous sommes, on le voit, en plein modernisme. Le mysticisme, au surplus, répugne à s’enfermer dans des concepts rigides ; il les gonfle de sa vie bouillonnante, les déborde et à la fin les brise en éclats.

Son ascèse brûlante, allait de pair avec ce que nous appellerons le Prophétisme Evolutif, « l’auto-perfectionnement de la Révélation divine ». Dans les prophètes, instruments successifs de la Révélation, « résident l’âme et l’intelligence universelles, par le moyen desquelles Dieu a créé la matière première et le monde ». Il y a donc un Islam clos, celui du sunnisme, et un Islam ouvert, dont le devenir prophétique n’est pas encore épuisé.

Mais encore une fois, tout en pensant universel, il entendait bien penser Islam tout court. Au fur et à mesure qu’il avançait en âge, il accentuait sa thèse d’un système de croyances qui se superposent, tout en se pénétrant, depuis l’anthropomorphisme condensé en images grossières jusqu’à l’idéalisme le. mieux épuré.

PROPAGANDE ISLAMIQUE. — C’est dans cette voie qu’il est resté l’un des plus fermes défenseurs du sunnisme.

Il a déployé un zèle fiévreux à dégager l’Islam algérien des végétations parasitaires qui l’ont peu à peu envahi. Dans son hebdomadaire « El balagh el djazairi », qu’il préparait minutieusement et dont chaque article était corrigé et complété par ses soins, ce marabout n’a cessé de combattre les basses superstitions maraboutiques et certains usages qui ont peu à peu enveloppé la foi maghrébine d’une épaisse gangue païenne. C’est ainsi qu’il s’est élevé avec véhémence contre la dévotion aux tombeaux « coutume stupide et antimusulmane ». Il a été l’un des premiers à prêcher la rénovation et l’enseignement de la langue arabe dont il déplorait la décadence. Il exaltait le retour à l’Islam des Compagnons, le pur Islam tout chaud de la révélation prophétique et non encore figé par le travail théologique postérieur. Avec une singulière âpreté, un sens aigu de l’apologétique et des dons remarquables de polémiste, Ben Aliwa s’élevait contre la perte de la foi et la tiédeur des musulmans algériens. On pourrait composer, de ses articles, un florilège de fougueux prosélytisme. « Il vaut mieux mourir pour la foi, que de vivre dans l’ignorance… L’Islam se plaint à Dieu, il est trahi par les siens. Ses propres docteurs ont déserté la lutte qui tendait à le maintenir. S’il pouvait parler, il énumérerait à Dieu les maux qui le frappent. Les Musulmans l’abandonnent, sans savoir qu’ils abandonnent ainsi leur gloire, leur noblesse, leur salut dans ce monde et dans l’autre… Les nôtres se dispersent dans l’erreur comme un vil troupeau… Nos coreligionnaires ne peuvent même plus conserver ce qui reste, en fait, de pratiques religieuses, pour les sauver en ce monde et dans l’autre. Ils sont entourés, envahis de tous côtés, ce qui sera leur perte. Que Dieu nous garde ! Si sa pitié ne se manifeste pas bientôt les Musulmans seront complètement déchus un jour… L’indifférence est partout ! Seuls, les degrés de cette indifférence sont différents ». Quelles protestations contre l’indifférence religieuse contemporaine ! Ben Aliwa incrimine sévèrement la civilisation matérialiste, incurieuse du spirituel, qui gagne lentement l’âme des indigènes. Il les dépeint aveugles, ignorants, imperméables au rayonnement du Divin, abâtardis par ce que Péguy appelait la démystication. Il met en cause, non seulement le peuple, mais encore et surtout, ses pasteurs. « De nos jours, les souverains musulmans font preuve du plus grand désintéressement pour tout ce qui concerne la religion ; aussi pouvons-nous dire qu’ils causent à l’Islam plus de tort encore que les étrangers. Par suite de leur négligence et de leur inertie, quiconque veut se moquer de la religion, ou lui nuire, peut, en effet, le faire sans avoir rien à craindre ».

« Notre jeunesse s’est plongée dans cette civilisation moderne qu’elle crut être licite, alors qu’elle est périssable. Nos jeunes gens en sont arrivés à un degré d’immoralité détestable ». Les lamentations de Ben Aliwa prennent çà et là un rythme prophétique. Il combat de toutes ses forces l’imprégnation occidentale, et pour convaincre, sa prose jaillit impétueuse, bouillonnante, chargée d’images qui s’entrechoquent. Sa campagne contre la naturalisation des indigènes fut d’un timbre littéraire très aigu. « La naturalisation, écrit-il, porte atteinte à la Foi, à nos croyances, à nos coutumes, à notre statut personnel. O peuple, jusqu’à ce jour, fidèle à ta religion ; ton attachement à l’Islam t’a placé au premier rang des pays musulmans ; tu as hérité d’un passé glorieux, le passé de tes ancêtres qui n’ont jamais trahi le pacte qu’ils ont conclu avec Dieu ; tu as toujours respecté ce dépôt sacré. Peux-tu sacrifier ton passé, faire bon marché de tant de vertus, ou permettre à des parvenus, guidés par l’intérêt, de le faire ? C’est une imposture, que de clamer au monde entier qu’on représente tout le peuple algérien, et que le peuple serait heureux d’immoler au mythe de la naturalisation, sa nationalité arabo-berbère, ses croyances, son passé, tout ce qui constitue son honneur. O Peuple ! Tu as donné à la France des preuves de ton dévouement. Tu mérites une récompense. Cette récompense tu l’obtiendras. Mais elle ne saurait être liée à ta naturalisation ».

Comment remédier à cette défaillance de l’Islam algérien ? Cheikh Ben Aliwa, se plaçant sur le terrain du dogme estimait que c’est dans la religion elle-même qu’il faut trouver les moyens de la ranimer. Il veut rendre à l’Islam sa primauté. Il se situe à la source de toute la civilisation occidentale. Il y inclut toute la philosophie moderne, une éthique raffinée, une large pitié sociale. Besoin n’est pas, pour l’humble fidèle, de se plier aux philosophies de l’Occident. L’Islam est doué d’une richesse inépuisable. Il reste transcendant, éternel, suprêmement bienfaisant. Et c’est du Coran que viendra la régénération. Mais que, d’abord, la France comprenne l’Islam ; c’est son devoir puisque « la moitié de son empire est musulman. L’Islam fait partie de la France ; celle-ci est, par suite, obligée de lui faire confiance, tout comme à ses autres fils dévoués, sans quoi la vie de cette agglomération de races et de religions serait toujours troublée.

La méfiance est due à l’ignorance des Vérités islamiques, et aussi, au fait que cette religion est considérée à tort par la grande majorité des occidentaux comme un assemblage d’anarchistes dont la devise religieuse est l’effusion de sang ». Il faut ensuite que les musulmans retrouvent le sentiment de la fraternité intra-confessionnelle. Qu’ils soient unis, dans le temps comme dans l’espace. Cela, Ibn Séoud l’a gravement méconnu, en ne se portant pas au secours des Tripolitains « opprimés par l’Italie ». Et Ben Aliwa publiait un sermon véhément à ses coreligionnaires pour les inviter à s’unir et à s’aimer. « On n’est supérieur que par la crainte de Dieu et par les vertus islamiques. Etre supérieur par sa vertu n’implique ni suppression d’égalité quant à l’instruction, ni l’éducation et le devoir d’être un guide probe dans la bonne voie. Cette fraternité nous impose le devoir d’appliquer l’égalité à chacun en ce monde et en l’autre. Nous devons donner à nos frères l’enseignement vrai. Empêchez donc vos deux frères d’être ennemis ; évitez leur inimitié et la colère. Faites qu’ils soient liés par la fraternité islamique et nationale. N’ayez en vue que la fraternité religieuse et les liens qui unissent les hommes ; Dieu vous récompensera si vous parvenez à améliorer les rapports entre vos frères et vous. Votre Livre recommande sans cesse la fraternité islamique. En appliquez-vous les principes ? ne l’affirmez pas ; car nous vous voyons ennemis les uns des autres, vous haïssant, vous tournant le dos, vous abandonnant sans secours, vous maudissant, vous dénigrant. Vous vous accusez mutuellement d’impiété et vous ne respectez pas les femmes des autres. Vous êtes heureux lorsque le mal atteint un de vos frères. Vous vous trahissez les uns les autres. Vous vous rendez coupables des actes réprouvés par la loi.

Est-ce là la fraternité islamique ? Vous mésestimez la haute valeur de cette fraternité qui pourtant vous relèverait ; appliquée, elle vous donnerait la prospérité, le succès, la maîtrise ; la gloire, si vous marchiez coude à coude avec des sentiments fraternels. Mais le destin nous est contraire, — Dieu seul a le pouvoir de changer toutes choses — et nous n’obéissons ni aux prescriptions de la religion, ni à celles de la vraie humanité. O Croyants ! Les peuples ne sont arrivés aux sommets de la gloire et de la souveraineté que par la fraternité, la solidarité, le respect dû aux chefs, par l’assistance aux faibles. Ces peuples ont sacrifié ce qu’ils avaient de plus cher… Au secours ! Au secours de vos frères faibles, misérables, avilis. Vous rendrez compte à Dieu de ce que vous aurez fait pour eux. Croyants, craignez Dieu. Un même sang coule dans leurs veines et dans les vôtres. Ne les abandonnez pas à l’insulte, à l’injure, à la médisance, à la diffamation, au mépris, à la moquerie, à l’avilissement. Vous avez tous une même âme, une même origine. Un homme sensé voudrait-il du mal à un de ses propres organes ?… Vous ne serez croyants et frères, que si vous vous aimez les uns les autres, que si vous vous assistez pour la défense de notre race et de notre foi, quand bien même ce combat vous coûterait la vie. Il n’est pas défunt, celui qui est mort pour la renaissance de ce qui fit sa gloire et sa noblesse… ».

Ben Aliwa, on le voit, a été l’un des précurseurs de ce que l’on a appelé le mouvement néo-wahabite algérien. Il en avait, à l’avance, défini et délimité le programme. Ce n’est que plus tard, après sa brouille avec Benbadis et Tayeb El Okbi, qu’il rompit violemment avec la nouvelle école. Il lui reprochait son intransigeance, son fanatisme, ses gaucheries dialectiques. Il pensait que, par ses prétentions politiques, elle compromettait la cause musulmane en Afrique du Nord. On peut dès lors surprendre dans son œuvre une réaction assez vive. Marabout, il revient à la défense de ce maraboutisme qu’il avait d’abord attaqué en ses basses manifestations. Manarien de grande classe, il combat le manarisme algérien. « Il serait souhaitable que le Maghreb évoluât dans le bon sens, et non sous l’impulsion que veulent lui donner les Uléma du groupe Benbadis ; ceux-ci font la guerre aux marabouts, sans se douter, qu’en détruisant les croyances populaires, ils favorisent la propagande des missionnaires… ».

Sa lutte contre les Uléma algériens — qui l’attaquent sans merci, l’appellent cheikh Houloul ou Cardinal tuberculeux — devient de jour en jour plus âpre. Il abandonne les positions avancées qu’il avait d’abord occupées. Il se replie sur l’Islam traditionnel et s’improvise défenseur du Malékisme algérien. Son style devient âpre, mordant, hérissé de pointes « La religion interdit-elle le prêt à intérêt et l’usage de l’alcool ? Les Ulémas hypocrites les tolèrent. La religion prohibe-t-elle la naturalisation et le port du chapeau ? Ils les autorisent. La religion prescrit-elle la récitation du Coran dans les cérémonies funèbres ? Ils contestent cette prescription et la combattent. La religion recommande-t-elle d’honorer les prophètes et les saints ? Recommande-t-elle d’implorer leur intercession ? Ils accusent d’hérésie tout croyant qui suit ces recommandations… »

Il pense que l’Islam ne se rénovera point par les réformistes, en qui il ne veut plus voir que des ambitieux gagnés par le siècle et sans véritable spiritualité. C’est au peuple qu’il s’adresse, ce peuple qu’il aima profondément et dont il espérait le réveil religieux. Mais les intermédiaires entre la masse et lui, ce sont ces marabouts qu’il a maintes fois combattus. Il leur propose une croisade islamique pour revigorer les âmes défaillantes. Et à diverses reprises, il inséra dans le Balagh, son appel hautain : « Messieurs, il ne me convient pas de me dresser devant vous pour vous rappeler vos devoirs, ni de vous faire des avertissements, cependant que votre rôle consiste à exhorter le monde et à le diriger dans la voie droite, si je n’avais constaté de la défaillance dans l’exercice de votre autorité et des symptômes de désagrègement dans votre communauté. Certains parmi vous se livrent à une besogne qui n’est compatible ni avec votre rôle de prédicants, ni avec votre mission de semer la bonne parole. »

« Votre position aux yeux de tout le monde est très élevée et votre dignité la plus haute. Dieu vous a donné un aspect qui inspire au public une vénération mêlée de crainte ; Il vous a coiffé de l’auréole de la puissance et de l’honneur et vous a mis à même d’exercer un prestige très étendu ; vos signes sont des ordres ; vos avis sont des sentences ; votre parole est écoutée, votre volonté exécutée. Quelle en est la raison ? Est-ce une force en soi qui s’exercerait sur le public et l’attirerait naturellement ? Ou bien réside-t-elle dans une vertu d’ensemble qui ferait que votre communauté lui doit d’être vénérée. Non certes. La seule raison réside dans vos rapports avec Dieu et dans le fait que vous appartenez à son entourage ; seule cette attitude vous procurera une gloire et une autorité que ne purent atteindre les plus grands conquérants.

Comment pouvez-vous donc, Messieurs, renoncer délibérément à ce prestige venu de Dieu ? »

« Ce que nous espérons de vous, c’est de réunir vos efforts pour renforcer la croyance chez les musulmans, et surtout là où s’exerce votre ascendant, vous fortifierez leur âme et ils vous donneront la foi de répondre à toutes les exigences de leur religion : ils pratiqueront ce qu’elle juge licite et s’écarteront de ce qu’elle interdit. »

« Vous agirez ainsi dans le but de faire recouvrer au peuple sa gloire, et celle-ci réside dans la religion, de sorte qu’en insufflant une vie nouvelle aux personnes et aux collectivités et si grands et petits s’imprègnent des préceptes de l’Islam, nous aurons tout obtenu. C’est le moindre que nous puissions attendre de vous, Messieurs, et je ne crois pas que vous soyez incapables de l’accomplir. Quant à celui qui refusera d’exercer son prestige pour l’accomplissement de cette mission, Dieu le lui retirera. »

« Il serait indigne de vous voir agir contrairement aux exigences de votre condition qui vous a valu cette autorité connue de vous-même et du public. Je ne puis excuser votre communauté ni l’accuser en cas de défaillance. Je dis seulement que parmi vous il y a des despotes et d’autres qui le sont moins ; en général, vous êtes faibles par rapport à la puissance de vos ancêtres qui dormaient très peu la nuit, comme le dit le Coran. Je vous rappelle ce hadith : « Cette religion est née dans l’indifférence et elle y retournera ». Actuellement, le monde semble retourner aux périodes de la préhistoire ; vous n’ignorez rien des événements qui se sont déroulés au cours des siècles qui ont suivi l’hégire. Quelle va être votre attitude devant les dangers qui vous menacent dans ce que vous avez de plus cher, c’est-à-dire votre religion ? Êtes-vous prêts à les conjurer ou bien à vous résigner ? Si pour vous l’alternative se ramène à la résignation, vous aurez failli à vos devoirs envers la shari’a. Le prophète, diriez-vous, prêchait la résignation. Oui, mais pas pour ce qui touche au prestige de la religion. La mission que vous remplissiez hier n’est pas celle qui vous incombe aujourd’hui. Hier, la religion était dans l’épanouissement de sa gloire, elle vous couvrait de son prestige ; aujourd’hui elle est étrangère ; elle laisse indifférents ses sectateurs ; elle est menacée et vous appelle à son secours. Pouvez-vous l’aider et l’assister ? Si oui, dépêchez-vous et faites vite et rappelez-vous ces paroles de Dieu : « Si vous aidez Allah, Il vous aidera et raffermira vos pas ».

Mais son initiative n’aboutit pas. S’il parvient un moment à fédérer le maraboutisme contre les réformistes, il sent vite les jalousies de ses collègues inquiets des grands progrès de sa confrérie. Dans un dernier appel d’une allure magnifique, il laisse entrevoir une mélancolie fière et désabusée : « Vous devriez donc, ô chefs de Zawiya, vous appliquer à faire de vos personnes et de vos affiliés des soufis purs de toute souillure. Sinon, nous et vous, craignons que le verset suivant ne nous soit appliqué : « Vous encourrez la grande haine de Dieu, en ne faisant pas ce que vous prêchez ». Votre situation alors que vous vous donnez des apparences soufistes, m’autorise à vous exhorter à un relèvement moral. Le peuple ne vient à vous que parce que vous devez lui faire connaître Dieu… C’est par là que vous avez mérité autrefois et que vous êtes fiers de porter le beau manteau islamique parmi l’élite et le peuple. Qu’elle serait belle, cette tunique, si vous la portiez encore le jour où la vérité sera reconnue et où l’imposteur et l’homme sincère apparaîtront devant Dieu ».

La dogmatique de Ben Aliwa reste, sauf quelques déviations, dans la lignée acharienne. Nul mieux que lui ne sut concilier la théocentrie rigoriste de l’Islam, avec un émanatisme indéfiniment poursuivi. Pourquoi modifier les dogmes ? Ils sont nécessaires aux hommes, enrichis d’une vénération séculaire, et, en tout état de cause, sans cesse vivifiés par l’interprétation ésotérique chère à Ben Aliwa. Et d’ailleurs, n’évoluent-ils pas eux-mêmes ? Ils affirment l’éternelle continuité de Dieu dans la mutabilité des doctrines.

LES OBLIGATIONS FONDAMENTALES DU CROYANT. — Il y a, écrit-il, cinq obligations dans l’Islam : la shahada (profession de foi musulmane), la prière, la dîme, le jeûne, le pèlerinage.

On voit ici que Ben Aliwa, comme beaucoup de sunnites, ne retient pas la Guerre Sainte. L’Islam, dès son premier éveil, a soigneusement distingué entre les diverses formes du Djihad. Le prophète disait déjà au soir d’une razzia : « Nous sommes revenus du petit Djihad, pour entreprendre le grand Djihad contre soi-même ». Bref, la plus haute signification de ce terme, c’est la lutte contre nos propres passions, contre nos tendances à l’incrédulité et au polythéisme. Cheikh Abdou a rendu cette distinction familière. Son « Rissalat al tawhid », d’une inspiration à la fois si libérale et si orthodoxe, consacre tout un chapitre à démontrer que l’Islam s’est surtout propagé par des moyens pacifiques. Ben Aliwa partageait ses opinions. Il haïssait, d’ailleurs, la violence. Il ne croyait guère à une conjuration européenne contre l’Islam. Rien, disait-il, ne menace plus l’Islam que certains Musulmans.

LA SHAHADA. — Ben Aliwa admet, contrairement à l’opinion de beaucoup de théologiens classiques, que la « Shahada » peut être, à défaut de l’arabe, dite dans une autre langue. « Le responsable, écrit-il, doit témoigner qu’il n’y a d’autre Dieu que Dieu et que Mohammed est l’envoyé de Dieu… en arabe, si cela lui est possible. Sinon, il prêtera le même témoignage dans une autre langue, car le but en cela est la reconnaissance de l’unité de Dieu et de la mission de Mohammed… ». Le Cheikh nous avoua ne voir aucun inconvénient à la traduction du Coran en français, voire en berbère. Quelle hardiesse ! Le Coran est un Livre révélé, et dans la langue de Dieu. Il y a même toute une science de la récitation, qui règle l’articulation consonantique, le rôle des gutturales, la nasalisation, la durée de la pause après chaque verset. Et l’on se souvient des furieuses polémiques qui accueillirent la traduction du Coran en langue turque. L’université d’Al Azhar nomma une commission d’Ulémas pour élucider le problème. Après de longues délibérations, on émit l’avis « que la traduction explicative du sens du Coran est permise, à la condition que cette traduction ne prenne pas le nom du Coran tout court… Mais la reproduction du Coran mot pour mot n’est pas permise… »

LA PRIÈRE. — C’est ici que Ben Aliwa a apporté au malékisme algérien certaines dérogations.

« La prière, écrit-il, est considérée comme la parole de l’homme adressée à Dieu. Mais elle doit être un élan du cœur ». Ben Aliwa proscrivait le formalisme ritualiste qui a remplacé, pour beaucoup de musulmans algériens, la fraîche spontanéité de l’oraison. Il estimait, avec Hallaj « que les rites du culte ne sont pas l’essentiel de la religion ; ils en constituent les moyens, ce sont les instruments que Dieu nous fournit pour atteindre aux Réalités. » « La religion, disait-il, n’est qu’un guide. La prière n’est pas qu’un mimétisme sans pensée. Il faut penser et sentir Dieu. L’élément capital, c’est la présence attentive du cœur. »

Mais le véritable croyant, suivant Ben Aliwa, ne doit pas perdre de vue que ces obligations enveloppent un sens mystique secret. Le jeûne, c’est l’extinction des désirs humains pour mieux recevoir Dieu, le dépouillement psychologique qui permet de recueillir une parcelle du Souffle divin. Le pèlerinage c’est l’itinéraire vers l’Un, avec ses rites consacrés qui comportent tous une signification symbolique. Aller à la Mecque est louable disait le Cheikh ; mais c’est surtout le voyage de l’esprit vers la maison d’Allah qu’il faut réaliser. C’est l’ihram de la pureté qu’il faut revêtir. C’est le péché qu’il faut fuir, comme on fuit précipitamment d’Arafat. Et le Zemzem n’est que le puits de la Vérité éternelle où l’âme viendra toujours s’abreuver.

LE CHRISTIANISME ET BEN ALIWA. — Une importante question reste à résoudre : celle de l’adhésion de Ben Aliwa au mystère chrétien de la Trinité.

Suivant un dessein qui lui est attribué, tant par certains catholiques que par ses ennemis indigènes, Ben Aliwa songea à préparer une entente entre le Christianisme et l’Islam, en demandant au premier d’abandonner, ou du moins d’interpréter le dogme de la Trinité. Il est, en somme, arrivé à Cheikh Ben Aliwa la même aventure qu’à Ghazali à qui on a, de nos jours, attribué, un peu précipitamment sans doute, l’acceptation de la Trinité chrétienne. M. Louis Massignon, se référant à un manuscrit de Constantinople dont il a publié l’analyse et des extraits caractéristiques, montre que cette assertion repose sur « un blocage intentionnel et rusé » de citations par le jacobite Ibn al Tayeb.

Inutile de rappeler la condamnation formelle de la Trinité prononcée par le Coran.

Le Cheikh Ben-Aliwa fut, dès lors, inculpé de la plus grave hérésie de l’Islam.

Bien qu’il s’en soit âprement défendu et qu’il ait toujours excipé de son monothéisme, nous avons tenu à consulter l’un de ceux qui l’ont le mieux connu et avec qui il eut d’amicales et longues controverses. Nous donnons un extrait de la lettre qu’a bien voulu nous adresser le père Giacobetti, des Pères Blancs.

« Saint-Cyprien (Algérie), mars 1936

« …Je vous dirai ce que j’ai eu à discuter avec le Cheikh Ben-Aliwa avec lequel j’ai eu d’excellentes relations, comme avec tous les chefs de zawiya que j’ai rencontrés sur mon chemin.

C’était au mois de juillet 1926. Appelé à Louvain, pour une conférence sur les confréries religieuses musulmanes, je rencontrai le Cheikh Ben-Aliwa qui, lui, se rendait avec plusieurs « foqarâ » de sa confrérie à l’inauguration de la mosquée de Paris.

Assis sur une peau de mouton, il se reposait sur le pont des secondes du bateau qui nous transportait à Marseille.

Nous causâmes longuement et amicalement.

Le Cheikh me montra un ouvrage qu’il préparait sur l’entente entre Français catholiques et musulmans. Dans ce but il avait fait deux collections de textes.

La première renfermait les textes du Coran qui parlent de tolérance et de bonté envers les contradicteurs de Mohammed, au début de sa « mission », lorsqu’il essayait d’attirer à lui Juifs et Chrétiens. Je lui demandai comment il interprétait le verset du « sabre » qui abroge tous ces versets. Il ne sut que me répondre.

Dans la seconde, il avait réuni tous les témoignages des auteurs « savants et philosophes » européens qui ont rendu à l’Islam un tribut d’admiration. On sait combien sont précieux, aux yeux des Musulmans si pauvres en preuves de leur religion, ces éloges portés par des étrangers en sa faveur.

Il me demanda si je ne pouvais pas collaborer avec lui pour lui traduire en français ces différents textes. J’acceptai en principe.

Pour terminer notre conversation amicale, le Cheikh me demanda si les Chrétiens ne pourraient pas s’entendre avec les Musulmans pour ne former qu’une seule religion.

Il me dit : « renoncez au mystère de la Trinité et à celui de l’Incarnation. Plus rien ne nous séparera. » En effet, (c’est le père Giacobetti qui parle), les Musulmans, dans leur formule, nient explicitement la Trinité : « Il n’y a de Dieu qu’Allah » signifie explicitement d’après tous les savants de l’Islam : « Il n’y a pas trois personnes en Dieu ». L’Islam feint de croire que nous admettons trois Dieux et que nous sommes polythéistes. Rien de plus faux. Le « Dieu unique » de l’Islam, c’est la négation explicite de la Trinité.

Par voie de conséquence, ils nient la divinité de Jésus-Christ, que nous croyons être le fils de Dieu fait homme. Pour l’Islam, c’est un simple serviteur de Dieu. Ses miracles éclatants ne comptent pas à leurs yeux pour prouver sa divinité, alors que Jésus ne les a faits que dans ce but bien spécifié.

Je répondis à Ben-Aliwa que s’il voulait avoir cette paix avec les Chrétiens, il n’avait pas à leur demander de se suicider. Car c’est cesser d’être Chrétien que de renoncer aux deux principaux mystères de leur religion.

Il me répondit par cette explication ingénieuse : « Mais les Juifs de l’Ancien Testament ne croyaient pas explicitement à la Trinité et, pourtant, ils étaient dans la véritable religion. »

Oui, répliquai-je, ils n’avaient pas la notion explicite de la Trinité, mais ce mystère a bien des points d’appui dans la bible et jamais les Juifs de l’Ancien Testament ne l’ont nié comme le font les musulmans. Les faits et les preuves de l’évangile témoignent avec la dernière évidence que Jésus s’est donné comme fils de Dieu et que le Saint Esprit s’est manifesté d’une manière éclatante.

Nous nous quittâmes bons amis.

Le Cheikh tint compte de notre conversation et en parla dans ses écrits. Il n’avait pas oublié le passager qu’il avait rencontré sur le pont d’un bateau… ».

Ce témoignage est irrécusable. Ben-Aliwa, loin d’adhérer à la Trinité, en demandait au contraire l’abandon au Christianisme. La vérité est que le Cheikh nourrissait, à l’égard de toutes les religions, une avide curiosité. Il semblait avoir, des données scripturaires, voire de la tradition patristique, des notions assez étendues. Il goûtait particulièrement l’évangile de Jean et les épitres pauliniennes. Son sens métaphysique, fort délié, lui permettait de concilier le concept de pluralité avec celui de l’unité des trois « personnes » dans une identité consubstantielle. Il admettait la possibilité conceptuelle d’un Dieu. Il la rejetait toutefois. Mais sa compréhension fit croire à son adhésion.

Il n’en reste pas moins qu’il fut toute sa vie — comme beaucoup de mystiques musulmans — profondément troublé par la hantise de Jésus. Les Évangiles lui étaient familiers. Il s’était, au cours de patientes méditations, nourri de leur enseignement. Un jour qu’on analysait devant lui les conjectures de l’exégèse moderne, de Strauss à M. Guignebert, il révéla son dédain du criticisme religieux. Qu’importe, dit-il en substance, que l’évangile de Jean soit ou non apocryphe et qu’on ne s’accorde pas sur les synoptiques ! Dieu n’a que faire de nos amusettes philologiques. La révélation est bien obligée, pour se manifester, d’emprunter les mœurs et le vocabulaire d’une époque. Elle a procédé d’abord par miracles pour frapper les sens grossiers d’une humanité primitive. Aujourd’hui, ses interventions vont plutôt à l’âme. Et Ben-Aliwa s’avouait vivement impressionné par le cas d’Ernest Psichari, le petit fils de Renan, parti du dilettantisme agnostique de sa génération pour aboutir à la foi.