Un disciple occidental


Un disciple occidental

(Abd-Al-Karim Jossot et le « Sentier d’Allah »)

Sur Gustave-Henri Jossot (1866-1951) en Islam Abd-al-Karim, beaucoup serait à dire, tant sa personnalité est l’une des plus attachantes qui soient. Aujourd’hui un peu oublié, il fut l’un des caricaturistes les plus connus du début de ce siècle ; il fut aussi un peintre remarquable. Nous ne pouvons que renvoyer le lecteur intéressé par son œuvre à l’étude publiée par M. Michel Dixmier aux « Cahiers de l’Art mineur » (n° 23). Dans les pages qui suivent nous republions : « Le Sentier d’Allah » que Jossot avait édité en 1927 en Tunisie et qui était devenu depuis introuvable. La lecture de cet opuscule convaincra le lecteur de la profonde originalité et de la sincérité immense de Jossot. Comme le sculpteur Izard, en Islam Abdallah Redha et disciple du Cheikh Sidi Hajj Adda jusqu’à sa mort en 1962, Abd-al-Karim Jossot fut l’un de ces Européens qui devinrent des Soufis authentiques et sans aucun doute des précurseurs audacieux. C’est grâce à eux que ce qui parait encore impossible aujourd’hui se fera demain, si Dieu veut.

Texte d’Abd-al-Karim Jossot : Nous sommes à Tunis, en 1912 : c’est un dimanche matin. Je quitte l’avenue de France et je m’arrête sous les palmiers, devant la cathédrale ; machinalement je lève les yeux sur le Père Éternel qui, dans un geste bénisseur, semble chauffer ses mains de pierre au-dessus du portail-salamandre ; puis, poussé par un désir pervers de découvrir, en cette église, d’infâmes bondieuseries qui me mettront hors de moi, je suis les Tunisois qui se rendent à la messe : je gravis les marches et j’entre.

O la laideur de ce temple où la lumière pénètre crûment, chassant le mystère ! Il est vrai que les fidèles ne paraissent pas venir là pour s’épandre en Dieu : ils sont, pour la plupart affligés d’une foi banale, d’une foi mesquine qui se contente de menues pratiques et de petites dévotions, d’une foi anémiée, chlorotique.

Sitôt le seuil franchi, ils trempent le bout de leurs doigts dans le bénitier, esquissent un signe de croix expéditif, un peu honteux, presque imperceptible ; ils attirent à eux une chaise sur laquelle ils appuient les genoux et les coudes ; pendant quelques secondes ils inclinent la tête avec une componction simulée, puis se redressant, ils jettent des regards circulaires, adressent des sourires, des signes, des saluts discrets à leurs connaissances.

C’est la foi bourgeoise, la foi machinale, héréditaire. Combien peu, parmi ces pratiquants, paraissent rongés du désir de Dieu ! Qu’ils sont rares ceux qui clament à l’Idéal, les embrasés qui voudraient ravir le Ciel ! (violenti rapiunt illud).

Soudain les orgues se mettent à jouer : de leurs tuyaux s’échappent des accords tonitruants qui se prolongent en ondes rythmiques dans les hauteurs de la nef. Des nappes d’harmonie montent, s’étendent, s’étirent, s’allongent, serpentent dans le vide, planent sur l’assistance endimanchée et lentement s’abaissent sur elle ; mais cette musique trop allègre n’enveloppe pas les fidèles dans une pieuse suavité ; elle ne les magnétise point par la douceur des sons, ne les amollit pas en une langueur mystique.

Bientôt l’autel s’estompe derrière un nuage d’encens ; des chants s’élèvent et leur arabesque, qui s’enchevêtre dans les volutes de fumée odoriférante, monte en tournoyant vers les voûtes sacrées, se mêle aux notes qu’exaltent les orgues, puis avec elles se perd là-haut, tout-là-haut, dans le bariolage hurleur des verrières multicolores.

Durant ce tapage musical j’avais regardé autour de moi et j’avais été surpris de reconnaître plusieurs personnages dont les opinions matérialistes étaient avérées. Que venaient-ils chercher en ce lieu ? Le plaisir qu’ils pouvaient prendre à l’audition du prédicateur dominical, dont le cabotinage était fort apprécié à Tunis, ne suffisait pas à m’expliquer leur présence ; j’avais une intime persuasion qu’ils étaient là pour autre chose : pour s’assurer, par exemple, que toutes les lumières étaient réellement éteintes dans le grand ciel vide.

Et voilà que, du haut de la chaire, tombaient des paroles dont se délectait en moi le paresseux, le rêveur, l’artiste : elles proclamaient que la science n’a jamais pu fournir une explication plausible du besoin de croire latent en chacun de nous ; que le seul progrès est l’évolution psychique ; que notre raison est bien peu de chose puisqu’elle ne peut s’identifier avec l’Absolu.

Le prédicateur parlait de la « lumière du cœur » :

— Toutes nos facultés s’équipollent, énonçait-il, et quand le cœur affirme, l’esprit ne peut nier.

Il dévoilait l’indigence des intellectuels chez qui le cœur n’est pas en équilibre avec le cerveau.

Autour de moi flottaient des fluides de piété ; des prières rôdeuses me frôlaient, cherchaient à me pénétrer. Je leur avais fermé au nez les portes de mon âme ; mais elles se faufilaient insidieusement par les interstices et réveillaient les vieux souvenirs endormis de mon enfance mystique : le charme des chants liturgiques, la griserie de l’encens, toute la fascination de la magie cérémonielle.

L’ambiance influait sur moi ; je me pris à regretter la foi perdue, mais en me rendant bien compte que jamais plus, peut-être, je ne ressaisirais le levier à l’aide duquel on soulève les montagnes.

J’habitais Tunis depuis quelques semaines seulement : j’avais quitté Paris, écœuré par les milles et un déboires de la vie d’artiste, fatigué par le tohu-bohu occidental, en proie à un commencement de neurasthénie, et j’étais venu demander ma guérison à Notre Père le Soleil qui rutile au ciel d’Afrique.

Ayant renoncé à peindre, je lisais beaucoup. Or il est à remarquer que si nous nous trouvons dans une certaine disposition d’esprit, les livres idoines à la renforcer viennent d’eux-mêmes se placer sous nos yeux, comme s’ils étaient apportés par d’invisibles mains.

Le souvenir du sermon que j’avais entendu m’incitait à philosopher, à méditer sur le sens de la vie, à rechercher la Cause de toutes causes qui Elle Seule Est sans cause. Alors, comme par enchantement, s’accumulèrent sur ma table de travail les ouvrages des grands mystiques : Saint Jean de la Croix, Molinos, Madame Guyon, Sainte Thérèse, Jacob Bœhme, d’autres encore.

J’eus bientôt la pensée farcie de leurs élucubrations et, naturellement, le laissai transparaître dans mes entretiens. Un fervent catholique, à qui je me confiai, me proposa de me faire connaître un religieux capable de m’éclairer. J’acceptai : il me conduisit à Carthage, chez les Pères Blancs.

J’eus une longue discussion avec le moine à qui il me présenta : je demandai à celui-ci de me fournir l’explication des mystères ; il me répondit que je devais me contenter de croire sans comprendre.

— Mais, lui objectai-je dans l’ancien et dans le nouveau Testament abondent les fictions, les allégories, les symboles.

— Non, répondit-il froidement : prenez tout à la lettre.

Après avoir considéré avec stupeur cet incompréhensif, je lui tirai ma révérence et… me fis musulman.

C’est que l’Islam sans mystères, sans dogme, sans clergé, presque sans culte, m’apparaissait comme la plus rationnelle de toutes les religions ; je l’adoptais, estimant que la créature n’a pas besoin de passer par l’intermédiaire des prêtres pour adorer son Créateur.

Dès que fut connue ma conversion la presse arabophobe fulmina contre moi, non pas que l’on s’indignât réellement de me voir abandonner l’ombre de la Croix pour pénétrer dans la clarté du Croissant ; mais je m’évadais avec ostentation de mon époque et de ma race, je flanquais un coup de pied dans tout ce que l’Occident révère, cela c’était inadmissible.

Piètres psychologues, les acéphales coloniaux ne devinaient pas les causes profondes qui m’avaient poussé à embrasser l’Islamisme ; l’impudent qui venait de les scandaliser eut volontiers déambulé dans la vie sans arborer d’étiquette ; ils m’en imposèrent une : ils me traitèrent d’original.

Cette qualification dont s’honore tout indiscipliné est, pour la tourbe des ilotes, représentative de la pire ignominie : ne pas agir comme tout le monde, n’être pas conforme, se singulariser d’une façon quelconque, se séparer du troupeau, mépriser la majorité, est un forfait tellement exorbitant que le législateur dérouté s’est abstenu de le mentionner dans le code, évitant ainsi de lui infliger une pénalité.

On finit par classer l’affaire en décrétant que la conversion d’Abd’al-Karim était une « conversion d’artiste ».

Je relève l’expression :

— Eh bien ! Soit, messieurs ! Seulement il faudrait nous entendre : vos préjugés de provinciaux tardigrades me sont connus : je sais que vous êtes restés à la conception dix-huit cent-trentarde de Henry Mürger et que, pour vous l’artiste est un abracadabrant personnage, un bohème tout mâchuré de romantisme. En votre jargon simpliste « conversion d’artiste » signifie que la puérile envie de porter un bernous m’incita seule à changer de religion. Vous jaugez ma mentalité avec vos mesures. Remisez vos faux poids pour ne point vous leurrer : je préfère vous renseigner moi-même.

« Concersion d’artiste ! » Vous ricanez et vous ne comprenez pas que c’est précisément cela le miracle.

Pour pêcher une âme d’esthète, Allah ne pouvait employer qu’un appât : le Beau.

Il m’a donc saisi par mon côté faible : Il m’a montré la pauvreté sainte des nomades ; Il m’a fait entendre les cantilènes que modulent les bédouines quand, la « guerba » sur l’épaule, elles vont puiser l’eau à la source ; dans le calme des soirs II a fait lentement défiler devant moi des caravanes ; Il m’a offert le repos sous les palmiers… Pour me charmer le Généreux a composé des jeux de lumière et des harmonies de couleurs adorables qui m’ont plongé dans l’extase ; durant le jour Son soleil a flamboyé sur moi ; pendant la nuit Ses étoiles ont illuminé mes songes. Puis, du fond du Sahara, Il a fait accourir une puissance mystérieuse, une force enveloppante, irrésistible : le souffle de l’Islam m’a prosterné, pantelant, sur le sable des dunes ; alors j’ai clamé l’attestation millénaire des croyants :

« Allah est le plus grand ».

Cette exaltation apaisée, j’ai repris mon existence coutumière ; mais bientôt des beautés nouvelles ravivaient mon enthousiasme tandis que les laideurs européennes m’acheminaient vers le « Grand Dégoût. »

Un des principaux facteurs de mon abjuration fut la fatigue que me cause la trémulation ponantaise. Regardez-vous roumis ! Considérez votre démence ! Vous courez à vos affaires, absorbés par l’espoir du lucre, sans cesse agités, fiévreux, inquiets. Vos visages sont contractés par les soucis d’argent ou dilatés par des satisfactions basses. Si vos traits n’apparaissent pas anxieux et crispés, ils sont distendus par une hilarité bruyante, enluminés par les ripailles et les beuveries. Jamais de calme sur vos masques de chair, jamais trace d’impassibilité ou de quiétude ; il est rare de rencontrer parmi vous une tête grave et majestueuse comme on en voit tant chez les arabes. Rien n’éclaire vos faces de damnés ; aucune idée calme et reposante ne s’est incrustée en vos cerveaux surmenés. Innombrables types sans caractère vous vous groupez en troupeaux et grouillez dans les cafés, les cinémas, les dancings, les beuglants, les bureaux, les usines et les casernes. Vous vivez une existence frénétique, hallucinatoire et démoniaque, une vie hors nature qui vous rend horriblement malheureux, mais dont vous vous enorgueillissez pourtant et que vous appelez « Civilisation ».

Voulant m’arracher à votre enfer et m’attirer à Lui, Allah me fit prendre un chemin que nul ne parcourut. Quand je songe aux étranges étapes où je bivouaquai, il me faut faire appel au peu d’humilité dont je dispose pour ne point me considérer comme un élu.

C’est que je me revois, perplexe, plantant un point d’interrogation devant l’obscure racine du mal ; essayant de stigmatiser les vices de mes contemporains par la déformation de leurs traits ; cherchant partout les tares ; poussant la Vérité toute nue contre les bourgeois pudibonds ; démasquant l’improbité des honnêtes gens ; fustigeant la lubricité des hommes vertueux ; faisant descendre de leurs piédestaux les Hautes Crapules ; emberlificotant mes bons hommes dans le tarabiscotage de tirebouchonnantes arabesques pour amplifier les expressions abjectes ou cyniques de leurs visages ; imprégnant une rétine d’effroi et d’écœurement ; emmagasinant en ma vision interne, une abondante provision de cauche­mars.

Pendant trente ans je n’eus d’yeux que pour les laideurs qui posaient devant moi, et quand, à bout de forces, exténué, saturé jusqu’à la vomiturition, je jetai mon crayon, alors le Clément, le Miséricordieux me suggéra l’idée de passer la mer pour venir mouiller dans le havre islamique.

Vous avez raison ; c’est bien une conversion d’artiste que la mienne ; c’est le P.P.C. de quelqu’un qui a toujours trouvé que les enthousiasmes des « sauvages blancs » étaient injustifiés et qui ne s’est pas adapté à leur agitation, à leurs laideurs, à leurs mensonges.

Un an après ma conversion, les peuples, en état complet d’ivresse patriotique, vomissaient du sang. La démence occidentale avait atteint son paroxysme.

Loin du carnage, j’abandonnais peu à peu le plan exotérique sur lequel je m’étais tout d’abord réfugié ; je m’élançais par-delà les formes extérieures et scrutais l’hermétisme islamique.

J’avançais peu dans mes recherches, mon ignorance de la langue arabe ne me permettant pas de consulter les livres qui traitent du Soufisme et aucune traduction de ces ouvrages n’ayant été faite en français.

Or, un jour, je reçus la lettre que voici :

« Monsieur,

« Je suis Arabe et mon intention première a été de vous écrire en ma langue ; j’apprends que, malgré vos efforts, vous la balbutiez à peine. Je rédige donc ma lettre en français.

« Le monde musulman discuta longtemps la valeur de votre convertion. Le premier j’ai compris que vous étiez sincère ; mais peut-être vous trompez-vous vous-même ; peut-être pour vous comme pour le philosophe du doute Guyau :

« Cessez de se tromper ce ne serait plus vivre ».

« Vous ne pouvez pas être tout-à-fait religieux : vous êtes Français, par conséquent inapte à embrasser une religion quelconque. Et cependant je voudrais vous voir plus musulman ; vous goûteriez alors la joie de l’être d’une façon complète. Quand mes loisirs me le permettront, j’éclairerai votre religion sur ma religion tant ignorée par ceux-là même qui ont la prétention de vous l’enseigner.

« A vous voir vêtu de l’archaïque et noble costume oriental, on s’imaginerait que vous n’en avez jamais porté d’autre : il n’est pas jusqu’à votre physionomie qui ne soit devenue idéalement arabe, mais votre démarche parfois vous trahit ; un rien attire votre attention et vous fait hâter le pas ; on reconnaît alors le Français frivole.

« Les vêtements arabes vous siéent parce que vous les portez en artiste. Artiste ! Les paroles de l’Anglais dans la Faustin de Goncourt, me reviennent à la mémoire et, sans nulle intention de vous blesser, je vous le jure, je me prends à murmurer : « vous n’êtes qu’artiste, vous n’êtes que cela ! ».

« Vous avez renoncé à peindre pour écrire : cela s’appelle aller d’un mal à un autre. Cette activité cérébrale ne pourra jamais vous procurer ce que vous cherchez : la paix. Quand on embrasse la religion musulmane on ne joue plus avec le FEU. Faites comme moi : ne croyez pas à votre intelligence ; ne pensez jamais. Je sais que je vous demande l’impossible.

« Je suis pour l’impersonnalité ; je suis pour le sacrifice des sentiments personnels. Le je si cher aux Latins, caractérise bien cette race appelée à disparaître : son agitation causera sa perte. L’Islam est immobile ; à la constater tel, Renan s’imaginait l’avilir. L’immobilité c’est l’Éternité, le progrès tue ; la civilisation a une fin.

« J’ai honte, monsieur, de paraître raisonner : je suis ennemi de la pensée ; je méprise mes connaissances profanes ; je ne veux jamais avoir confiance en elles. Ainsi je jouis d’un bonheur immense. Et, comme je ne suis pas égoïste, je désire le partager avec vous.

« Écrivez-moi donc poste-restante au nom de Ghazali et posez-moi toutes questions qu’il vous plaira.

« Je vous prie de m’excuser si je signe d’un pseudonyme ; j’ai pour cela de très sérieux motifs.

GHAZALI ».

J’avais des motifs non moins sérieux pour ne pas répondre à un inconnu : ma conversion m’avait signalé à la vigilance des autorités, en cette période belliqueuse ma correspondance était minutieusement examinée par la Censure. L’anonyme scripteur était peut-être un policier qui me tendait des pièges, me poserait des questions auxquelles ma brutale franchise me ferait répondre d’une façon compromettante.

Néanmoins j’étais intrigué : par certains passages que j’ai jugé bon de supprimer, cette lettre décelait chez son auteur une large connaissance des théories hermétiques. Il n’y avait à Tunis qu’un seul Arabe qui pouvait l’avoir rédigée. C’était un nommé Kh…

J’allai le trouver : il me donna sa parole qu’il ne m’avait pas écrit, et nous cherchâmes vainement ensemble qui pouvait être le pseudo Ghazali.

Je profitai de mon entrevue avec Kh… pour le questionner sur le mysticisme musulman, lui demandant de m’indiquer le processus qu’il me fallait suivre pour recevoir l’initiation « Soufi ».

— Je n’ai pas qualité pour vous la conférer, me répondit-il ; mais quand vous serez mûr, vous rencontrerez infailliblement le maître qui fera éclater en vous la germination des graines mystiques et vous gratifiera de l’illumination.

— Qui est ce maître ?

— Il se dérobe, sans doute, sous une forme des plus humbles : il peut être le marchand de gâteaux que vous frôlez dans la rue, ou bien le nègre qui vous masse au bain maure, ou même le mendiant qui vous demande l’aumône. Il vous suffira que son regard rencontre le vôtre pour que s’établisse entre lui et vous la communication télépathique.

Mais vous êtes déjà sur la voie ; vous connaissez certaines pratiques : les méthodes respiratoires et l’entraînement de « centration mentale » en usage chez tous les occultistes. Bien qu’il ne m’appartienne pas de vous initier au Soufisme, je vais, du moins, tenter de vous éveiller. Prêtez-moi votre attention.

Bientôt les soufis devinrent très nombreux ; des confréries se fondèrent. Chacune de ces associations pieuses avait à sa tête un maître-initiateur.

Quand un de ces maîtres mourait, il arrivait fréquemment que son successeur se montrait inapte à propager la Doctrine dans son intégralité ; la Vérité s’émiettait, se perdait, et peu à peu cessait d’être promulguée.

Beaucoup de chefs de confrérie en arrivèrent à ne plus considérer leurs fonctions que comme un moyen de vivre grassement des « ziyara » offertes par leurs adeptes.

De nos jours la plupart des confréries sont dirigées par des jouisseurs qui ne songent qu’à se procurer facilement le bien-être matériel. Recherchant les faveurs gouvernementales, ils fournissent en échange certains renseignements, « rendent des services ». Ces tristes personnages ont des intérêts communs avec les oulama des mosquées. Jaloux de leurs prérogatives, ces derniers prétendent que l’ésotérisme ne repose sur aucune base sérieuse ; ils le déclarent contraire à la religion et décrètent que seule l’orthodoxie fait foi.

Aussi quand, par extraordinaire, surgit un maître-initiateur tel que le Cheikh actuel des Alawiyyas, tout le monde crie « haro » sur lui et sur ses disciples ; on met tout en œuvre pour le dénigrer et le combattre : c’est un gâte-métier.

Si Ahmed ben Mustapha ben Aliwa, en effet, ne s’occupe pas de politique ; il ne recherche pas les honneurs et reste indépendant ; il n’exige de ses adeptes aucune cotisation annuelle et refuse leurs offrandes. C’est un Soufi hautement initié qui se contente de préparer les âmes de ses foqara à leurs destinées futures, à ce retour signalé par le Coran : « d’Allah vous êtes partis ; à Lui vous retournerez. »

L’intelligence la plus lucide serait impuissante à découvrir le chemin qui conduit aux régions supérieures ; le cœur seul peut en trouver l’accès et c’est sur lui que notre Cheikh bien aimé impose ses mains pleines de bénédictions.

De nombreuses attestations prouvent que, grâce à ses exhortations, des confréries entières, véritables repaires de bandits, sont maintenant pacifiées et que leurs habitants ont tous été transformés en honnêtes gens incapables de commettre la plus légère peccadille.

Il ne faut pas confondre la confrérie des Alawiyya avec les autres sectes religieuses dont les enseignements n’ont rien d’ésotérique : elle se rattache directement à celle des Darqawa par une filiation spirituelle comportant seulement trois transmissions de maîtres à disciplines devenus maîtres à leur tour.

Quand à la confrérie bien connue des Darqawa, elle remonte, par ses préceptes et ses méthodes d’entraînement, au Grand Maître-initiateur Sidi Abu Hassen Ash Shaduli qui, à Tunis, vers la fin du quatrième siècle de l’Hégire, guidait ses disciples sur le sentier de la sainteté.

Ainsi, de Maître en Maître, nous est parvenu le dépôt occulte et sacré dont Sidi Ali ben Abu Taleb, gendre du Prophète, fut le premier gardien.

Le surlendemain de mon arrivée, le Cheikh me demanda de préparer un discours en français et de le prononcer devant les foqaras assemblés. J’eus beau me récuser en lui affirmant que je ne possédais pas le don oratoire, il tenait à son idée et n’en voulut pas démordre. Je me suis mis au travail.

Quand j’eus terminé, j’allai, en compagnie de mon maître et ami, flâner parmi mes coreligionnaires : tous savaient que j’étais l’hôte de leur chef ; tous voulaient m’embrasser. Mes bons frères m’étouffaient ; jamais mes lèvres ne s’étaient posées sur tant de barbes rudes ; jamais mes joues n’avaient été baisées par tant de bouches masculines. Mais ces étreintes étaient tellement sincères, je me sentais entouré de tant d’amour que je n’éprouvais aucun dégoût à serrer contre moi le burnous loqueteux d’un bédouin famélique, à rendre à celui qui le portait ses fraternelles accolades.

Vint la nuit : des lumières s’allumèrent ; les foqara se groupèrent en une seule assemblée et entonnèrent leurs chants dont la plupart des refrains ramenaient le message du Prophète : « La ilaha Ma Allah, » (Rien n’existe : Dieu Seul Est.)

A la suite du Cheikh nous fîmes une trouée dans leur compacité : il nous fallut enjamber des personnages accroupis, nous appuyer sur un genou ou sur une épaule ; on en profitait pour nous saisir et nous embrasser la main.

Nous primes place à terre, en pleine foule. Tous les yeux étaient braqués sur nous : il y avait là d’étranges têtes de « majdoubs » désorbités, mais aussi de beaux et calmes visages reflétant la sérénité de l’illuminé.

Cette nuit-là j’ai laissé volontairement sombrer ma personnalité dans l’âme collective ; j’ai balancé le torse de gauche à droite et de droite à gauche pour suivre le rythme de la « Qasida », que, sur un mode aigu, braillait un gosse d’une dizaine d’années et je me suis surpris à chantonner le refrain clamé par trois milles gosiers.

Ah ! que j’étais loin de Paris, de ses cénacles, de ses coteries ! Quinze ans déjà se sont écoulés depuis que, pour la première fois, j’ai prononcé la « Shahada » ; mais jamais je n’ai aussi profondément ressenti l’orgueil et la joie d’appartenir à l’Islam.

Et cela je ne l’aurais pas éprouvé si je ne m’étais affilié à la confrérie des Allawiyya.

D’un signe de la main le Cheikh fit taire les chanteurs ; il se pencha vers moi et me pria de prononcer mon allocution.

Bien que je fusse en proie au trac du débutant, je me levai et ce fut néanmoins d’une voix forte et assurée que je débitai ce qui suit :

« Alhamdoulillah ! « Maître ! Frères »

« Ce soir je prends la parole en public pour la première fois et, comme tout ce qui m’arrive revêt une apparence paradoxale, il est divertissant de constater que je m’exprime en français devant plusieurs milliers d’auditeurs dont la plupart ignorent ma langue. Mais je suis bien tranquille : mes frères Alawiyya me comprendront ; ils prêteront peu d’attention aux vocables que ma bouche profère ; par contre, ils constateront que leurs cœurs et le mien vibrent à l’unisson. Peu leur importeront, dès lors, les paroles qui s’envolent.

« On vous a dit que je viens de Tunis ; je viens de bien plus loin ; j’arrive de la région ténébreuse où les âmes errent, désemparées, à la recherche de l’Idéal. Je suis un évadé de l’enfer occidental : durant de longues années je fus balloté par les remous de l’agitation moderne ; j’eus des transports d’espoir fou suivis de crises angoissées ; je crus et je doutai ; je lus, je méditai, je priai ; puis je retombai dans l’agnosticisme.

« Cependant Allah n’abandonnait pas son élu : pour m’amener à Lui, il me poussa dans des chemins détournés : devant mon âme d’artiste, devant mon âme éblouie, il fit miroiter les splendeurs orientales ; à l’assoiffé de justice que je suis il dévoila les iniquités qui se commettent sur la terre africaine ; à l’éperdu d’infini, il montra les minarets des mosquées.

« Il plaça sur ma route un Soufi qui m’éveilla. Cet initié m’avait appris que le Maître accourt toujours quand on l’appelle. Je m’en suis souvenu à l’heure de la désespérance et j’ai tendu dans le vide mes bras suppliants. Quelques jours après je recevais la visite de sidi Mohammed al Aid Ech Cherif. Nous nous assîmes dans mon jardin, au bord de cette admirable baie carthaginoise qu’encadrent des collines violacées. Durant toute une après-midi si Mohammed al Aïd me parla de son Maître en termes tellement enthousiastes que je lui demandai si ce Maître consentirait à m’accepter pour disciple.

« Si Mohammed me conseilla de m’adresser directement au Cheikh ; je me mis en route pour venir le trouver et voilà comment il se fait que je suis ce soir parmi vous.

« Maintenant que vais-je faire ? Que suis-je venu chercher ici ? Tout simplement la méthode d’entraînement qui me mettra en état û’Ihsan.

« On distingue, vous le savez, trois degrés dans la religion : l’iman, l’islam et l’ihsan. Celui qui se tient au premier degré est le croyant non pratiquant, le mumen ; au deuxième degré il observe les obligations cultuelles et devient muslem ; enfin, au troisième degré il avance dans la réalisation de l’Unité : c’est un soufi.

« Parvenu à ce stade, l’aide d’un Maître lui devient indispensable, Où le découvrir ce Maître ? Certes pas dans la camarilla des mosquées, car les gens qui la composent ignorent le premier mot de l’ésotérisme islamique. Quand je cherchais le Maître je ne le trouvais pas ; lorsque je l’ai appelé il m’a envoyé son disciple préféré et lui a confié la mission de me conduire auprès de lui.

« Me voici à ses pieds, parmi vous, foqara mes frères, et jamais je n’ai éprouvé d’aussi intenses sensations ; jamais je ne me suis senti immergé dans tant de bonté, dans tant d’amour. Il me sera désormais difficile de vivre ailleurs. Je vais bientôt retourner en mon bordj de Sidi Bou Saïd ; j’espère ne pas y rester longtemps et revenir ici terminer mes jours en paix, en vivant l’ardente vie intérieure du mystique, en répétant inlassablement le Nom divin : Allah ! Allah ! »

Ayant fini, je m’accroupis de nouveau aux côtés du Cheikh ; les chants reprirent et continuèrent jusqu’à ce que, sur un nouveau signe de Si Ahmad ben Aliwa, tous les foqara se turent brusquement et se mirent debout.

Beaucoup d’entre eux se débarrassaient de leurs burnous et les jetaient autour de nous. Bientôt nous fûmes isolés par une muraille de vêtements. Pressés les uns contre les autres, chacun tenant dans sa main la main du voisin, fléchissant légèrement les genoux, les foqara commencèrent le « dhikr ». De milliers de poitrine s’exhalaient des sons farouches, sauvages, terrifiants. Une sorte d’aspiration, qui semblait tirée des ventres, était suivie d’un renvoi rauque, et cela recommençait sur un rythme à deux temps, s’accélérait… Parfois un cri jaillissait de la foule haletante ; c’était un « majdoub » qui tombait, terrassé, ne pouvant supporter la puissance de la syllabe qu’il proférait, le « hou » final de Allahou.

Et c’était hallucinant de se trouver en pleine nuit, emprisonné comme je l’étais, dans un espace étroit de quelques mètres, entouré d’une masse compacte de plusieurs milliers de bédouins exaltés qui poussaient toujours, avec une frénésie de plus en plus véhémente, leur terrifiant « Hou, oûh ! »

Le Cheikh leva la main.

Comme par magie, l’incantation s’arrêta net ; il y eut un silence de quelques secondes. Après quoi, sur une nouvelle cadence et très doucement, très lentement, repartirent les exclamations simultanées : « Hou ! Hou ! Hou ! Hou !… » Bientôt elles se ralentirent, s’affaiblirent de plus en plus, s’éteignirent…

La foule se disjoignit ; des mains prestes s’emparèrent des burnous qui nous entouraient, démolirent la muraille de vêtements.

Enfin délivrés nous nous levâmes et traversâmes le campement. Les foqara regagnaient leurs tentes. Il me fallut encore me laisser baiser les mains, les joues, les épaules, répondre aux salutations et aux accolades.

Durant les trois jours que dura la fête, le Cheikh fut fort accaparé ; mais quand eût disparu le dernier des pèlerins il put nous consacrer la plus grande partie de son temps.

Nous allions quotidiennement le rejoindre au bord de la mer, au pied d’une falaise, à un endroit où il faisait construire une maisonnette qui devait lui servir de résidence estivale.

Les ouvriers qui travaillaient à cette construction étaient tous des foqara attachés à la zawiya ; tous portaient au cou le chapelet des Alawiyya. Quand nous descendions le sentier menant à la mer, il s’en trouvait toujours un pour nous apercevoir de loin et pour annoncer notre arrivée par un retentissant : « La ilaha Ma Allah ! »

Le Cheikh venait à notre rencontre, nous conduisait sous une tente qu’il s’était fait dresser à proximité du chantier : nous nous accroupissions sur des tapis ; on nous servait du thé parfumé à la menthe et l’on nous apportait aussi de rouges tranches de pastèques.

Si Ahmad ben Aliwa nous parlait de son maître Buzidi, nous contait comment il l’avait connu. Lui était tout jeune et déjà affilié aux Aïssawa ; mais les pratiques souvent répugnantes de cette secte n’avaient pas tardé à le rebuter. Ayant cessé de s’y adonner, il continuait cependant, pour se distraire, à charmer des serpents.

Un jour Buzidi se trouva devant lui et lui parla ainsi « On m’a dit que tu fascines et que tu domptes tous les reptiles ; je serai curieux d’admirer ton talent. »

— Rien de plus simple, répondit le jeune Ahmad ; demain j’irai chercher un serpent dans la montagne et lui ferai exécuter des tours devant toi.

Il vint en effet le lendemain avec une petite vipère et la fit travailler devant Buzidi.

C’est fort bien, concéda celui-ci ; mais ta vipère est petite. Pourrais-tu dompter un serpent plus gros ?

— La taille n’y fait rien : je me charge de dresser tous les serpents, si gros qu’ils soient.

— Pourtant, reprit Buzidi, il en est un, véritable monstre, dont tu aurais moins facilement raison. Veux-tu que je te le nomme ? C’est ton « nafs », ta nature inférieure. C’est elle qu’il faut dompter, ce sont tes passions que tu dois vaincre. Tu sais qu’il y a deux sortes de guerre sainte ; la petite et la grande. La première est le combat qu’on livre aux infidèles ; la seconde est la lutte contre soi-même ».

— A partir de ce jour, continuait le Cheikh, Buzidi me prit comme disciple et voici ce qu’il m’enseigna :

« L’Infini ou monde de l’Absolu, que nous concevons extérieur à nous, est au contraire universel et existe tel aussi bien en nous-mêmes qu’au dehors. Il n’y a qu’un monde : c’est celui-là. Ce que nous considérons comme le monde sensible, le monde du fini ou temporel, n’est qu’un ensemble de voiles cachant le monde réel. Ces voiles sont nos propres sens qui ne nous donnent pas la vision exacte des choses, mais qui, au contraire, en empêchent et limitent la pleine perception : nos yeux sont les voiles de la vraie vue ; nos oreilles le voile de l’ouïe véritable et ainsi des autres sens. Pour se rendre compte de l’existence du monde réel, il faut faire tomber ces voiles que sont les sens ; il faut en supprimer tout fonctionnement, fermer les yeux, se boucher les oreilles, s’abstraire du goût, de l’odorat, du toucher. Que reste-t-il alors de l’homme ? Il reste une légère lueur qui lui apparaît comme la lucidité de sa conscience. Cette lueur est très faible à cause des voiles qui l’entourent ; mais il y a continuité parfaite entre elle et la grande lumière du Monde Infini. C’est dans cette lueur que se concentre alors la perception du cœur, de l’âme, de l’esprit, de la pensée. Le « dhikr » du Nom divin, du Nom de l’Infini « ALLAH » est comme le va-et-vient qui affirme la communica­tion de plus en plus complète jusqu’à l’identité entre les lueurs de la conscience et les éblouissantes fulgurations de l’Infini. Cette continuité étant constatée, notre conscience peut, par le « dhikr , couler en quelque sorte, se répandre dans l’Infini et fusionner avec lui au point que l’Homme arrive à se rendre compte que seul l’Infini est, et que lui, l’Homme conscient, n’existe que comme voile. Une fois cet état réalisé, toutes les lumières de la Vie infinie peuvent pénétrer l’âme du Soufi et le faire participer à la Vie Divine ; il est en droit de s’écrier : « Je suis Allah ! ». L’opération qu’il lui reste à poursuivre est si subtile, tellement délicate, qu’il est nécessaire que l’esprit soit dégagé des préoccupations de tous genres et que le cœur reste vide. »

Ainsi palabrait notre Cheikh jusqu’à l’heure du Maghrib. Quand le disque rouge du Soleil s’enfonçait dans la mer, un faqir lançait l’appel à la prière. Tous les ouvriers abandonnaient leur travail et nous allions nous mêler à eux ; nous nous alignions sur des nattes grossières, derrière le Cheikh qui faisait fonction d’imam.

La prière terminée nous remontions en compagnie des foqara-maçons, le sentier abrupt qui escalade la falaise et tous nous rentrions à la zawiya.

Le Cheikh me déclara :

— Vous êtes suffisamment avancé sur le chemin de la Connaissance : il ne vous reste plus qu’à obtenir l’Illumination, c’est-à-dire l’élargissement de conscience qui vous permettra de réaliser par le cœur ce que vous avez cérébralement acquis. Pour cela résignez-vous à entrer en « Khalwa ».

— Qu’est-ce que la « Khalwa » ? lui demandai-je.

C’est une cellule dans laquelle je place le récipiendaire après qu’il m’a juré de ne pas en sortir, s’il le faut, avant quarante jours. Dans son oratoire, son unique occupation est de répéter, sans arrêt, jour et nuit, le Nom divin, en prolongeant chaque fois la dernière syllabe jusqu’à épuisement du souffle. Auparavant, il doit réciter soixante quinze mille fois la formule de la « Shahada ». Durant la journée il observe un jeûne rigoureux qu’il rompt seulement le soir.

— Combien de temps reste-t-il enfermé ?

— Certains foqara obtiennent l’illumination soudaine, au bout de quelques minutes ; il en est d’autres pour qui cela nécessite plusieurs jours ; d’autres plusieurs semaines. Je connais un faqir qui l’attendit huit mois. Chaque matin il réintégrait la Khalwa en me disant : « Mon cœur est encore trop dur. » Finalement ses efforts furent récompensés.

Mon départ eut lieu quelques jours après. Quand on vint me prévenir que l’heure était arrivée, je me levai pour prendre congé du Cheikh avec qui je conversais. Lui aussi se mit debout et me dit : « Nous ne nous quittons pas encore : je vais vous accompagner un peu ; pour ne pas fatiguer le cheval nous marcherons jusqu’à ce que la voiture sorte du sable et arrive sur la route. »

Dehors, dans la nuit, les foqara attachés à la zawiya, au nombre d’une trentaine, nous attendaient. Un cortège se forma dont je pris la tête aux côtés du Cheikh ; immédiatement derrière nous s’étaient placés Mohammed al Aïd, Myriam et Djaffar qui, eux, restaient encore quelques temps auprès du maître. Venaient ensuite le moqaddem de Tlemcen et celui de Mostaganem ; puis, en un groupe compact, suivaient les trente foqara ; le break qui devait me conduire à la gare, fermait la marche et ses deux lanternes allumées éclairaient fantastiquement notre petite troupe. Nous avancions en silence.

Soudain le moqaddem de Tlemcen lança dans la nuit les premières notes d’un chant dont les paroles sont d’un poète très connu. Après chaque couplet son confrère de la zawiya reprenait le refrain que Djaffar me traduisit :

« Allah ! C’est à Toi que nous allons !

« Nous allons à Toi Allah ! »

Cette marche nocturne faisait sourde en nous une poignante tristesse ; derrière moi j’entendais sangloter mes trop sensibles compagnons.

Quand on fut hors du sable, on fit halte. Le Cheikh me tendit la main ; puis je me tournai vers les foqara. Tous voulurent m’étreindre et m’embrasser une dernière fois. La lueur des lanternes me permit de constater que beaucoup d’entre eux avaient les yeux humides. Mohammed al Aïd, Djaffar et Myriam montèrent avec moi dans le break pour m’accompagner jusqu’à la gare ; le cocher toucha le cheval de son fouet ; j’aperçus encore, dans la zone lumineuse, des mains éclairées qui s’agitaient ; puis tout rentra dans la nuit.

Maintenant que je ressasse, à distance, la retraite que je fis à Mostaganem, je constate que l’enseignement du Cheikh est le plus simple, mais aussi le plus sûr, de ceux qui me furent donnés ; pour aller au Père les chrétiens passent par le Fils, les théosophes par le Logos ; Kh… lui-même, me conseillait de m’attacher à Mohamed pour qu’il me conduise à Allah.

Le Cheikh des Alawiyya, lui, ne propose aucun intermédiaire ; par sa méthode chacun a la faculté d’ascendre l’ultime sommet et cette méthode consiste simplement à répéter : « Allah ! Allah !

Tous les mystiques pratiquent la « centration mentale » c’est un exercice qui exige une grande persévérance ; beaucoup renoncent à s’y adonner parce que la ténacité nécessaire leur fait défaut. Avec la méthode Alawi, l’esprit se concentre sans effort sur le mot que les lèvres prononcent : c’est en clamant le Nom divin, en l’ayant constamment à la bouche, en le dessinant en lettres gigantesques dans son cœur, que le pérégrin de l’Infini avance sur le « Sentier d’Allah ».