La Tariqa Alawiyya


La Tariqa Alawiyya

(Le témoignage du Dr J.LH. Probst-Biraben)

Les lignes qui suivent constituent le témoignage du Dr J.-H. Probst-Biraben. Il s’agit d’un article, intitulé « Une confrérie musulmane moderne : les Alawiyya », paru en 1949 dans « En Terre d’Islam » n° 31.

Texte : La création d’une confrérie ou voie mystique musulmane moderne, en Algérie, pays rapidement évolué, surtout dans les régions maritimes ou peu éloignées de la mer, est un phénomène assez extraordinaire pour retenir l’attention.

ORIGINE

Nous voudrions aujourd’hui présenter au lecteur la confrérie des Alawiyya, du nom de son fondateur Sidi Ahmad Ben Aliwa, né en 1869 et mort à Mostaganem, en 1934, à sa zawiya mère.

Un précédent algérien fut l’apparition de la confrérie des Tidjaniya, au XVIII siècle.

Particularité : ces deux turuq, voies contemporaines ou récentes, n’acceptent pas de foqara suivant en même temps la règle d’autres confréries.

Il est fréquent, au contraire, de rencontrer des Qadiriya qui sont en même temps Rahmaniya, et, en Asie, des Musulmans à la fois Naqshabandiya, Khalwatiya, Shishtiya, etc. . .

Laissons les Tidjaniya, auxquels appartiennent les guides de caravanes, les chouaf où pilotes du désert, de la Méditerranée jusqu’au Tchad. Des Européens peu nombreux ont reçu leur affiliation en qualité d’amis et d’alliés, ce qui leur assure sécurité et hospitalité d’amis et d’alliés, ce qui leur assure sécurité et hospitalité dans leurs déplacements à longue distance. Nous avons connu des officiers de bureaux arabes possesseurs du dhikr tidjani.

Les Européens alawiyya sont des tenants de la spiritualité shadilite renouvelée par Sidi Ben Aliwa, des orientalistes et des voyageurs.

Aucun vêtement ni coiffure spéciaux ne sont exigés. Le Cheikh ajoutait peu d’importance à cette question ; cependant la plupart des foqara suivent les modes arabes, puisqu’ils vivent en majorité dans des milieux indigènes.

Toutes les professions sont admises : parmi les Alawiyya, on trouve des artisans, des négociants, des employés, des fellahs, etc…

Nous ne saurions dénombrer les adeptes de cette confrérie, répandus du Maroc à la Syrie. Ils peuvent être une centaine de mille. Les intéressés sont portés à exagérer les chiffres, les adversaires de l’ordre et surtout les antimarabouts, rationalistes ou gens du parti rigoriste des uléma, à le réduire.

S’agit-il d’une réforme de l’islam, comme certains ennemis passionnés l’ont avancé, dans le sens d’un modernisme hardi, ou d’une réaction hérétique contre certaines prescriptions traditionnelles ? Ni l’un, ni l’autre.

Le cheikh, que nous avons connu, pratiquait le rite hanafite, un des quatre rites orthodoxes ; il n’avait nullement changé l’orientation rituelle ou qibla en direction de la Maison de Dieu (Bit Allah), à La Mecque ; il n’était pas un hypnotiseur ni un charlatan, comme des Constantinois le prétendirent jadis.

Soufi, comme tous les mystiques musulmans, il n’inventa aucune méthode d’ascèse. On lui a reproché de recommander à des novices (mouridin), la répétition du dhikr, mentale ou verbale, avec sebha ou rosaire, des jeûnes surérogatoires, la retraite de 24 heures ou khalwa. Or, il n’y a pas de confrérie sans dhikr ; dans tout l’islam on égrène son rosaire ; les jeûnes sont conseillés aux novices de toutes les religions ; la khalwa dans une cellule ou une grotte est de tous les temps ; en tout cas, elle a été pratiquée dès les premiers siècles de l’islamisme.

Ce que l’on oublie, c’est que dans toute l’Afrique, sauf peut-être dans certains groupes qadiriya, notamment ceux dépendant de la zawiya de Gafsa, la concentration et la contemplation, auxquelles se livraient avec ferveur les soufis d’autrefois, avaient disparu, remplacées par des exercices mécaniques ou des excentricités confinant à de pures griseries. Sidi Ahmad Ben Aliwa essaya de les remettre en honneur et donna au soufisme plus de largeur et de souplesse.

LE CHEIKH ALIWA

Avant d’examiner la vie dans les zawiya alawiyya et les enseignements qu’on y donnait, autant que des Européens amis purent les comprendre, fournissons quelques brefs détails biographiques sur le cheikh.

Né à Mostaganem en 1869. Koroughli, c’est-à-dire de descendance à demi turque, le cheikh, très pieux dès sa jeunesse, appartint tout d’abord à l’ordre des Aïssawiya, dont les exercices spectaculaires et violents n’étaient pas fait pour lui ; il s’inscrit alors aux Shadiliya-Darqawa. On dit que pour voyager à travers l’Algérie, la Tunisie, la Tripolitaine, l’Égypte, la Syrie, il exerça de petits métiers pour vivre. Il étudia dans ces difficiles conditions et, un peu plus tard, se mit au droit et à la littérature, compléta sa culture théologique à Damas, et retourna à Mostaganem, en 1909.

Après un séjour d’un an à Constantinople, il reçut la silsila, transmission de la chaîne mystique des Shadiliya-Darqawa et tenta d’en diriger les foqara dans la région de Tlemcen et de Mostaganem, selon la règle et les méthodes anciennes. Cet essai lui parut insuffisant ; comme il est permis aux Shadiliya et aux Darqawa de créer des branches à peu près indépendantes, il fonda, non pas comme on le croit généralement un nouvel ordre, celui des Alawîyya, mais le rameau moderne des Shadiliya-Darqawa, peu avant la grande guerre.

C’est une confrérie nouvelle seulement au point de vue administratif ; c’est plutôt un rajeunissement, nullement dissident, de la grande école spirituelle Shadilite, dont firent partie, en Occident, Sidi Abd a- Salam ben Mashish, le saint de Tetouan, Sidi Abu Madyan, enseveli à Tlemcens, lbn al Abbad Rundi, et… On a prétendu que le Cheikh voulut supplanter toutes les autres confréries.

Son succès ne fut point dû à des intrigues, mais à la réelle séduction personnelle, à la spiritualité qu’il apportait, à son dynamisme tranquille, qui contrastaient avec le médiévalisme un peu figé, les méthodes mécaniques et surannées des autres confréries. Jamais il n’exploita ses foqara, jamais il ne s’enrichit à leurs dépens. conduite qui s’apprécie plus qu’on ne croit dans les humbles milieux musulmans.

Il vécut aussi en bonne intelligence avec les chrétiens, entretient d’amicales relations avec des prêtres et des religieux catholiques, au risque de s’attirer des inimités parmi les irréductibles.

LA CONFRERIE

Nous ne décrirons pas l’existence journalière des foqara, dans les petits groupes dont les centres sont des mosquées ou des chapelles de villes, mais qui ne sont pas organisés en communautés importantes comme la zawiya-mère de Mostaganem (1).

Pas plus à Mostaganem qu’ailleurs, il ne s’agit de communautés permanentes comparables à celles des couvents des ordres chrétiens. Toutes les confréries de l’Islam ne sont que des tiers-ordres; les zawiya ne sont que des maisons où l’on fait des séjours plus ou moins longs, sauf l’exception de serviteurs, artisans, jardiniers ou cultivateurs des propriétés agricoles, indispensables à l’entretien de lieux ou à l’activité économique, ici très modeste, de l’ordre.

La zawiya-mère de Mostaganem est située à la Marine. Elle comporte un oratoire, avec des bassins d’ablutions, des bâtiments dont l’un est affecté au cheikh et à sa famille, les autres comprenant des salles communes où mangent et habitent les foqara ordinaires, des cellules pour les plus avancés dans la voie, quelques-unes réservées aux exercices de la khalwa ou retraite de 24 heures, en général, pour des contemplatifs du degré le plus élevé.

Les femmes affiliées, quand il leur arrive, assez rarement, de visiter la zawiya, sont hospitalisées dans le gynécée du cheikh, où elles font leurs prières entre femmes. Exceptionnellement, quelques unes occupent des cellules à part, ou même se livrent aux exercices religieux, méditations, pratiques surérogatoires, dans des petites chambres, mais toujours à l’écart des hommes.

Nous n’en connaissons pas qui aient les mêmes états que les foqara. La discrétion en ce qui les concerne est totale, sauf quand il s’agit de maraboutes très hautes mystiques, telle Lalla Zineb, aujourd’hui disparue, fille du cheikh Belkacem, également décédé, des Rahnmniya d’Al Hamel, près de Bou-saada.

La règle générale comporte un régime alimentaire frugal de pain, semoule (couscous), légumes et fruits, un peu de poisson, rarement de la viande de mouton, en tout cas pas tous les jours. Nous l’avons constaté nous- même, en 1931, dans une visite d’été au cheikh. On priait, on mangeait, on couchait sur des nattes avec des couvertures, avec ou sans matelas, selon l’état de santé et les coutumes des visiteurs, sur une terrasse couverte de pampres, fermée de clayonnages et dominant la mer. Prières rituelles à partir du lever du jour jusqu’au crépuscule, entre lesquelles on causait entre foqara, surtout de sujets religieux.

Quelquefois, le matin vers dix heures, et le soir, vers quatre heures, jusqu’à l’heure des repas, le cheikh, seul ou accompagné de maqaddim et de ses lieutenants, s’entretenait avec des foqara, leur donnait des conseils, des directions à voix basse ; quelques instants avant le repas du milieu du jour, il jouait le rôle de chef de prière, de même que le soir avant le souper, puis se retirait dans ses appartements. Pas de bruit ; politesse remarquable des foqara qui, s’ils sont obligés d’aller de bonne heure à leur travail ou de partir en voyage, se lèvent et s’en vont si silencieusement qu’ils ne réveillent pas ceux qui reposent encore.

Nous avons constaté la même discrétion de la part d’un fakir riffain, hôte comme nous d’un riche affilié négociant de Fès, couchant dans la même salle.

A notre réveil, il n’était plus là et avait mis en ordre sa couchette. Nous n’avions rien entendu.

Le matin, après la première prière, tasse de thé à la menthe, avec un peu de pain pour les visiteurs âgés ou européens ; deux repas principaux, vers midi et le soir, et de l’eau fraîche comme boisson.

Les grandes hadrat, assemblées annuelles, se tiennent, soit à la zawiya secondaire de St-Eugène et dans une mosquée désaffectée de la casbah d’Alger qui appartient à la tariqa, soit à la zawiya-mère de Mostaganem. Des centaines de foqara entourent le cheikh, ses khalifat ou lieutenants et ses maqaddim, qui dirigent la répétition du dhikr en commun, avec ou sans rosaire, puis écoutent son prêche, moral et mystique, à la portée de tous, assistent aux prières ordinaires dont le Cheikh ou son remplaçant, parfois fakir âgé, sont les imâm.

Les petites hadrat, réunions de quelques dizaines de foqara dans une petite koubba (chapelle), ou dans le patio de la maison d’un faqir aisé, se font en cercle, selon la tradition shadilite adoptée par les Darqawa et les Alawiyya. Le muqaddam qui dirige n’est pas au milieu, mais dans le cercle, confondu avec les assistants. Il dirige le dhikr prononcé à la manière shadilite, mais en balançant très modérément la tête, par exemple en disant la illaha… la tête légèrement penchée à droite, ila… tête verticale, AlIah… tête inclinée à gauche.

Et l’on recommence sur un ton de psalmodie peu élevé jusqu’à ce que le muqaddam arrête l’exercice. On prend le thé à la menthe et le muqaddam commente un texte de la risala ou épître d’un saint shadili, ou souvent un point relativement facile d’ascèse générale. Nous entendîmes ainsi, à Fès, dans une belle cour à arcades pavée de zellij ou carreaux de faïence à arabesques, près de la vasque au jet d’eau susurrant en sourdine, recommander aux foqara présents de vivre, selon leurs aptitudes mais de tout coeur, les vertus des saints personnages, de réaliser en eux. de leur mieux, certains Noms divins : le Véridique ; le Patient ; le Juste ; Celui qui donne; le Miséricordieux ; Celui qui aime ; le Fidèle, etc…

Et tous écoutaient, dans le silence le plus respectueux et sans la moindre distraction. Le muqaddam avant de terminer la séance. tourne en général autour du cercle des foqara en prononçant des bénédictions, puis dit à haute voix une fatiha finale. Ce dernier cérémonial n’a rien d’obligatoire ; souvent le muqaddam serre la main ou reçoit sur l’épaule gauche l’accolade des foqara qui se retirent tandis qu’il reste le dernier.

Nous ne saurions donner ici le symbolisme du cercle spirituel, de l’idjdeb, ou balancement qui scande le dhikr. Les amateurs de métapsychique y voient des moyens très anciens de déclencher, de capter ou diriger des forces fatidiques. Le sens de ces rites traditionnels est peut-être le simple souvenir d’attitudes ou de gestes des premiers temps de l’Islam spirituel.

L’affiliation n’a rien d’extraordinaire; sorte d’ordination réduite au minimum, elle est un rattachement à la chaîne que les Chrétiens appelleraient, par comparaison, apostolique. Elle remonte du cheikh ou de ses khalifat et maqaddim, à leurs propres initiateurs, d’eux à Sidi X ou Z intermédiaire, de là à Sidi Darqawi et, depuis lui, par de nombreux et pieux personnages à Sidi Shadili. De ce dernier enfin, par beaucoup de maîtres successifs, à Ali, gendre du Prophète, et à l’ange Gabriel, Jibraïl, l’annonciateur des Volontés divines.

Celui qui reçoit le futur fakir prend ses mains dans les siennes, les presse en prononçant des versets à voix basse, lui donne le dhikr, enfin, s’il s’agit de personnes choisies et particulièrement estimées, les honore d’une accolade.

L’ambiance est calme, pleine de modération et de modestie. Les Alawiyya, successeurs de Shadiliya-Darqawa, ne sont pas combatifs et ils ne se défendent qu’absolument contraints. On répète qu’il y a parmi eux

d’anciens brigands de grand chemin, pillards de caravanes, voleurs de bestiaux, même quelques meurtriers. Personne ne fait semblant de connaître leur passé, ce qui serait manquer à la charité. Cela se conçoit d’autant plus aisément qu’une fois acceptés, après repentir sincère, dans la tariqa, leur conduite s’est toujours heureusement modifiée. On ne connaît pas d’exemple de foqara retournés au vice ou au crime, chez les Alawiyya, ce qui a fait dire que le cheikh Ben Aliwa exerçait sur ses adeptes le pouvoir extraordinaire du cheikh el Djabal,  » le Vieux de la montagne  » des Ismaïliens, ou plutôt des légendaires  » Assassin  » qui étaient non pas des assassins, mais les gardiens du Saint-Lieu, résidence de leur cheikh.

LA DOCTRINE

Les doctrines métaphysiques de Sidi Ben Aliwa sont difficiles à déterminer. était-il un peu gnostique, admettant secrètement la création par émanation ? Personne ne saurait l’affirmer. Ces personnages évitent, selon la coutume shadilite, de discuter de questions de ce genre. lls interprètent largement le Livre. On sait qu’en relations amicales avec les Ahmadiya et même les Bahaïs, dans ses voyages en Orient, il était l’homme de l’islam ouvert plutôt que de l’Islam fermé, pratiquant sans doute les prescriptions fondamentales prière, jeûne du ramadan, hadj, etc. il était surtout un spirituel, Immanentiste, certes, comme tous les soufis, mais il ne faut pas prendre à la lettre des expressions parfois outrées ; les Occidentaux aiment l’exagération verbale et préfèrent souvent l’imprécision.

Cependant, en gros, Ben Aliwa n’était qu’un exemplariste :  » je m’anéantis en Dieu, je retourne à mon Principe Premier « , écrit-il dans une qasida de son Diwan. Il ne croyait pas que Dieu dût être identifié au monde, mais seulement que le monde et l’homme, la créature la plus élevée, n’ont pas d’être en dehors de Lui. Par conséquent, il lui faut être d’abord une image la plus adéquate possible d’Allah, puis connaître son essence pour avoir de Dieu une connaissance vécue.

Un fakir très instruit de Tunis qui avait fréquenté Ben Aliwa, nous expliquait que le fond de son enseignement était de  » s’éclairer à la Lumière Unique, qui est celle de l’âme, buvant à Sa source les rayons dont est faite sa propre substance. Cette lumière est identique à elle-même sur toute la terre. sous tous les firmaments, en nous et hors de nous.  » Comment peut-on atteindre ce degré, le troisième de l’initiation alawiyya :  » Islam, ou obéissance ; iman, foi éprouvée, sentie; ihsan, réalisation, qui amène à l’Union divine  » ? Directement ou progressive- ment ? Ce troisième stade qu’on n’atteint à peu près jamais. c’est-à-dire sans que les directeurs de conscience ne soient absolument certains que les mouridin ont accompli sans danger de rechute les précédents,  » procure,

avec la grâce de Dieu, comme il convient, la sensation de présence d’Allah, avec la plupart du temps, jouissance ineffable de l’Omniprésence divine, hautes intuitions et acquisition de goûts spirituels. Il est une contemplation, où les états, ahwal, deviennent maqamat, stations durables, selon naturellement les aptitudes et la sainteté du mourid.  » Déjà, au deuxième degré, iman, le disciple,  » réalise la présence au point d’oublier son existence propre et de devenir absent à lui-même « . L’homme qui adore ne peut parfaitement L’atteindre que par des sentiments intérieurs et divers états de conscience profonds.

Nous ne pouvons beaucoup insister, parce que le  » saint des saints du soufisme  » ne doit pas être divulgué.  » D’autant, ajoute le même fakir, que les non-initiés ne reconnaîtraient pas l’Islam, si on livrait inconsidérément les secrets de la confrérie.  » Le faqir tunisien, dont nous avons parlé, qui était monté assez haut dans la voie et qui avait vécu dans l’intimité du cheikh, nous exposait des principes très probablement proposés à l’élite, en occidentalisant leur forme.

Il avait lu Bergson, et Sidi Ben Aliwa n’ignorait pas non plus l’essentiel de la pensée du maître spirituellement moderne. Selon lui, le soufi est un  » adorateur de la Réalité Une en nous et hors de nous.  » Il disait, en paraphrasant un adage courant depuis Ibn Arabi :  » Cherchez Dieu, vous trouverez le Soi ; cherchez le Soi, vous trouverez Dieu « , forçant peut-être un peu la parole du cheikh al Akbar de Murcie :  » Quittez l’individuel, vous trouverez le collectif. Sondez le collectif, vous trouverez l’individuel « , estimant que dans la recherche hypersensible il y a toujours un des deux termes à retrouver.

Il ne voulait pas qu’on pût l’accuser de panthéisme et insistait sur le fait que, si le Divin est notre raison d’être, s’ll est en nous, cela ne signifie pas que nous soyons des parcelles d’Allah. Le but était le retour à l’état édénique d’une part, la visite d’Allah à son image, pour les favorisés. La contemplation est surtout celle des Vertus, puis des Dignités ou des Noms. Elle ne mène pas automatiquement à la plus haute connaissance par l’adoration et l’amour ; elle mène seulement le mourid sur le chemin, plus ou moins loin, selon ses aptitudes et la volonté de Dieu, selon Sa grâce, en somme.

Ceci explique qu’au troisième degré (ihsan) les instructions du cheikh ou de ses khalifat et maqaddim, entendons parmi ceux-ci les plus aptes et les plus intuitifs, varient avec la qualité, l’avancement, surtout les possibilités des mouridin. C’est pour cela qu’ils sont toujours suivis, dirigés, jamais entièrement laissés à eux-mêmes.

A ce stade, il n’y a pas de méthode fixe, mais des enseignements individuels. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous ne pouvons décrire des stations analogues à  » las Moradas  » du  » Castillo Interior « , Château intérieur de Sainte Thérèse d’Avila. Les doctrines, selon les grands alawiyya de la classe du Tunisien mentionné plus haut,  » ne sont guère que des

endiguements « . Elles n’ont donc qu’une valeur de points de repère, presque de parquets, qui nous empêchent de tomber dans le gouffre, comme ils disent parfois.

La psychologie professée n’est pas une dissection arbitraire, un compartimentage factice et impossible en fait. L’homme, pour les mystiques successeurs des maîtres shadilites d’Espagne et du Maroc et des Darqawa plus récents, est tout entier dans son cœur-connaissant, son  » qalb-aqil « . Il est aussi tout entier dans son élan volitif qui fait généralement un avec l’élan vital (al houmma).

L’expansion et la concentration, ces deux moments du rythme mystique, sont particulièrement surveillés pour amener des états utiles à l’avancement de l’âme du mourid, avec modération, de façon à éviter les dangers physiologiques ou moraux dont les individus sont maintes fois victimes, et qui varient selon leur tempérament.

La Noche oscura, la Nuit obscure, de Saint Jean de la Croix, se retrouve- t-elle chez les Alawiyya ? Oui, si avec Miguel Asin Palacios on considère le qabd de Shadiliya, ce resserrement, angoisse ou tribulation, comme son équivalent. La Lil al qabd, nuit de l’angoisse, paraît correspondre à la Noche oscura du grand maître. Le qabd a pour opposé le bast, épanouissement, joie ou consolation, qui suit la plupart du temps. Si la publication de textes mystiques du cheikh est autorisée par ses successeurs, nous y trouverons vraisemblablement d’intéressantes allusions (cf. Chap. V). .

Les ravissements et les extases étaient des événements très connus de l’élite, variables évidemment. Le cheikh et son entourage n’en parlaient qu’à des disciples choisis ou à ceux qui en étaient gratifiés. D’ailleurs, dans toutes les voies, chrétiennes ou musulmanes, un peu pures, il est recommandé aux contemplatifs de ne pas s’y attacher, à plus forte raison de ne point les rechercher.

Il n’est licite de se réjouir ou d’éprouver satisfaction des chimismes que s’ils servent à l’édification des adorateurs d’Allah ou stimulent à plus de charité et d’amour. Loin de se faire un but de ces Faveurs divines, on les redoute plutôt comme un obstacle ou un retard. Ces mystiques nous décrivent plus volontiers leurs tribulations, leurs peines, beaucoup plus nombreuses sans doute que les consolations et les joies.

Devons-nous tenir les lévitations pour des charismes remarqués chez les Alawiyya modernes ? Des foqara nous ont affirmé leur existence, assez rare, mais prétendent par contre avoir souvent eu, personnellement la sensation d’une légèreté considérable de leur corps, l’impression d’être moins soumis à la pesanteur. Les visions colorées seraient assez fréquentes chez ceux qui pratiquent la khalwa, retraite dans la demi-obscurité, le silence, où l’on répète verbalement ou mentalement le dhikr pendant des heures entières, où l’on mange peu, où le sommeil est court.

Nous avons surtout mentionné la khalwa de 24 heures, mais des foqara robustes en supportent de plusieurs jours. Celle des anciens khalwatiya dupant parfois plusieurs semaines.

Charismes ordinaires, les visions ont été interprétées comme de simples suggestions du cheikh. C’est certainement une erreur. Notre faqir tunisien, instruit à la fois à l’européenne et à l’orientale, avait vu après plusieurs jours de khalwa une lumière orangée. Des Européens, préparés par la continence, le jeûne, des méditations habituelles, ont expérimenté l’effet du dhikr dans le silence de la cellule ; sans être des sujets hypnotiques, ils ont aperçu des mots arabes lumineux, pourpres ou violets, qui étaient des Noms divins.

Un de nos amis en Europe a essayé plusieurs jours de suite de répéter le dhikr dans les conditions physiques de la khalwa, dans une pièce isolée de sa maison, non fréquentée par des étrangers, serviteurs, parents ou autres. Ce n’était ni un grand croyant, ni un névrosé, mais un sportif, en très bonne condition physique. Il a aperçu un livre éclairé d’une lumière violette. Le phénomène dura peu et ne lui permit pas de distinguer les caractères qui lui parurent orientaux. Il y a là, peut-être, un effet mécanique. Dans le cas des foqara pieux, il semble s’agir, sinon toujours de charismes proprement dits, du moins d’une modification de la sensibilité, annonciatrice d’un progrès.

Généralement ces foqara ont, quelques jours aprèss des intuitions ou des goûts. Cheikh, khalifat ou maqaddim, apprécient d’ailleurs toujours la validité de ces visions, décident si elles sont ou non divines. N’oublions pas que les mouridin informent leurs supérieurs des nuances les plus délicates de leurs sentiments ou de leurs pensées, comme de leurs actions en apparence les plus futiles. L’obéissance envers eux est de tous les instants, ils ne doivent pas s’appartenir.

Loin d’être une singularité, tout cela n’est qu’un rajeunissement des pratiques de l’ordre des Khalwatiya, du XlV siècle de l’ère chrétienne. Le fondateur, Sidi Omar el Khalwati, avait justement reçu ce surnom, parce qu’il avait mis la khalwa en honneur et en donnait l’exemple. Les visions colorées ne sont pas davantage une spécialité des Alawiyya, que des Algériens ignorants imputèrent presque comme une monstruosité au cheikh de Mostaganem.

Coppolani et Depont, Rinn, entre autres, indiquent sept visions de lumières progressivement obtenues en cellule par les khalwatiya : bleue, jaune, rouge, blanche, verte, sombre. ineffable. Remarquons qu’il ne s’agissait que des couleurs plus fréquentes dans nos exemples, car rouge, violette ou pourpre ne sont pas les couleurs vues par les plus avancés, ce sont celles dont parlent sans insister les contemplatifs moyens.

Le bruit fut répandu en Algérie que Sidi Ben Aliwa amenait les mouridins à avoir des visions de saints shadiliya ou darqawa du passé, pour renforcer l’accusation d’être un hypnotiseur. Nous n’avons jamais entendu. parmi les foqara choisis, que protestations à ce sujet. Si de telles visions se produisent, elles doivent être exceptionnelles.

Fait-on des sciences occultes chez les Alawiyya ? On n’ignore pas que la divination sans évocation de djnoun n’a jamais été prohibée dans l’islam.

Elle est dédaignée en général comme indigne des gens pieux et comme une sorte d’amusement inférieur. Les foqara ne font pas de magie non plus. Le terme de sirr, qui désigne à la fois l’occulte et ce qui est passé sous silence comme inopportun ou dangereux pour la moyenne des dévots, est parfois employé pour désigner les conseils et directions individuels et confidentiels des supérieurs ou du cheikh. D’où la fausse interprétation.

Examinons, avant de terminer, la question du quiétisme. Les partisans des uléma sont portés à voir dans tous les mystiques, si ce n’est dans tous les affiliés aux confréries, des contemplatifs égoïstes, désintéressés de l’action ; dans les pratiques ascétiques, des préparations à l’ivresse mentale, une intoxication analogue à celle des fumeurs de hachich, mangeur de mâdjounn (confiture avec chanvre indien) ou des opiomanes.

Or, pas plus dans l’Islam ouvert élevé que dans la haute spiritualité chrétienne, le quiétisme n’est en honneur. On y devient d’autant plus actif, c’est-à-dire charitable qu’on est monté plus haut dans les voies illuminative et unitive. Pour le chef lui-même, il n’y a pas de doute. Ses créations, ses oeuvres fraternelles, prouvent que sa vie mystique ne l’a point détourné de l’action.

Elle éclairait au contraire sa charité, inspirait sa réforme des méthodes et règles suivies en Afrique du Nord. Il a amené au repentir ét à la conversion morale définitive des milliers de pêcheurs musulmans. Il a provoqué chez eux une soif plus grande de Dieu, un retour efficace à l’amour du prochain, en leur demandant du travail désintéressé, dont tout ce qui dépassait la satisfaction stricte des autres foqara, ou même des croyants tout court.

Nous avons personnellement trouvé en Tunisie, en Algérie, au Maroc, passant à l’improviste dans des villes où il y avait un noyau d’Alawiyya, beaucoup de tenue morale, une entr’aide spontanée et de tous les instants, de l’activité utile. Négociants, artisans, fellahs avaient la réputation, parmi les Musulmans étrangers à la confrérie, de gens particulièrement probes et pieux.

CONCLUSION

L’alawisme est donc une branche moderne de l’école shadilite et darqawi, qu’on ne saurait confondre avec les confréries à procédés mécaniques provoquant une sorte d’assoupissement psychique. Il a tenté le retour aux exercices spirituels individuels des grandes époques de la mystique musulmane. Il n’a procuré à ses chefs ni richesse, ni grands honneurs officiels ; on n’a aucune impression de faste dans ses maisons. Ceux qui y travaillent, pour contribuer à l’entretien des immeubles et des pauvres, Instruire les enfants, le font volontairement et ne sont nullement des sortes de serfs. On voit qu’ils Oeuvrent avec joie pour Dieu et pour les frères.

La moralisation d’hommes criminels ou vicieux n’est pas un des moindres résultats obtenus. Il est probable que la partie pratique, l’action morale, à laquelle Sidi Ben Aliwa a donné une telle impulsion, continuera. Ouant à la formation ou à la direction de contemplatifs supérieurs, comme du temps du cheikh, c’est une autre question.

Un Cheikh ou un muqaddim de haute classe doit non seulement être passé par tous les états et par toutes les stations les plus élevées de la voie et ainsi posséder une réelle autorité pour arrêter individuellement tel mourid qui s’égare, mais être susceptible de le conduire par ses directions spirituelles jusqu’au point où il n’a plus besoin que de l’Aide divine. Telle est la doctrine traditionnelle.

Cheikh ou achiakh, khalifat, maqaddim actuels sont-ils capables de continuer sans déchoir les enseignements de Sidi ben Aliwa ? Les renseignements nous manquent pour l’affirmer. L’avenir nous dira si la tariqa maintient sa valeur primitive ou si elle la perd plus ou moins lentement pour revenir à la médiocrité de doctrine et de résultats de tant d’autres turouq islamiques, confinées dans la prononciation machinale du dhikr et des pratiques surérogatoires, impuissantes à illuminer l’esprit, à pousser la volonté à l’action.

Dr J.LH. PROBST-BIRABEN