Abd el-kader : un spirituel dans la modernite
septembre 28, 2010
Categorie : Actualité, Bibliographie, Featured, Soufisme
« Rendre Dieu à l’homme et l’homme à Dieu » : cette qualité que Lamartine reconnaissait au prophète Muhammad s’applique, sans surprise, à Abdel-Kader (m. 1883). Les soufis expriment cela à leur manière : seul l’être humain ancré à la fois dans l’Unicité et dans la multiplicité est susceptible
d’avoir une vision intégrale de la réalité.
Eviter le double écueil d’une tradition sclérosée et d’une modernité dépourvue d’âme : Abd el-Kader a pressenti de façon précoce cet enjeu, propre à toute époque mais qui apparaît comme démultiplié de nos jours. Opposer l’une et l’autre ne peut que générer une conscience schizophrénique, à
l’origine des intégrismes religieux ou laïques que nous connaissons.
Pour Abd el-Kader, la tradition spirituelle authentique ne peut être vivifiée qu’en s’actualisant dans l’ici et maintenant, en assumant les réalités sans cesse renouvelées du temps et du lieu.
Les textes présentés dans cet ouvrage sont issus de deux colloques organisés à Damas (octobre 2008) et à Strasbourg (mai 2009). Ils reflètent différents aspects de la vie et de l’oeuvre d’un spirituel des temps modernes, qui a incarné cet équilibre délicat et est devenu, selon l’adage soufi, le «
fils de son époque » (ibn waqtihi).
La spiritualité
septembre 6, 2009
Categorie : Featured, Rencontres, Soufisme
Les Voies soufies ont toujours été les gardiennes d’une mémoire, de l’identité algérienne et islamique. Cet héritage spirituel est la colonne vertébrale qui unit l’Orient et l’Occident. Tel est le message qui jaillit avec force de cette journée du 30 juillet, dédiée à la spiritualité.
Dans la soirée, c’est tout naturellement qu’une grande réunion spirituelle (djam’) est organisée. Dabdaba, la Vallée des Jardins, accueille alors plusieurs milliers de personnes venues du monde entier pour partager ce moment de paix et d’espérance.
Des voix s’élèvent. Le sama’ (littéralement : audition. Chants soufis) emplit l’atmosphère, réchauffe les cœurs. Régulièrement, ponctuant les chants, des interventions ont lieu : la parole est donné à un représentant de chaque pays présent. Etats-Unis, Canada, Indonésie, France, Maroc, Espagne, Suisse, Irak, Jordanie, Syrie, Iran, Turquie, et tant d’autres… Chacun tient à remercier les organisateurs pour la réussite de cet événement international qu’est le Congrès de Mostaganem. Chacun explique que le retour au pays se fera avec plein d’espoir à partager.
Le djam’ se poursuit. Une hadra (littéralement : présence. Danse extatique) s’impose d’elle-même. Les cœurs sont pris. Unis dans un souffle, les présents se lèvent et invoquent le nom de Dieu réduit à sa plus simple expression. Le rythme s’accélère progressivement jusqu’à l’extinction. Une voix couvre alors les autres, tout le monde s’assoit. Le silence efface le reste.
Cheikh Khaled Bentounes, depuis le début au centre de la hadra, prend la parole et délivre un enseignement, la modhakara :
« Un espoir, peut-être même un rêve s’est réalisé pour moi aujourd’hui. Ce centenaire que nous vivons aujourd’hui, ces jours que nous avons partagés ensemble sont une preuve évidente, qu’un homme, une femme, un être qui entreprend, qui agit, qui pense, qui construit en puisant sa force dans cette énergie de l’amour, de la paix, de la quiétude peut non seulement être utile pour lui, mais aussi pour ses semblables. La leçon que je tire de cette rencontre exceptionnelle, c’est Dieu, c’est la volonté divine qui veut, qu’à travers nous le monde puisse savoir qu’il y a, parmi cette multitude d’êtres humains, des hommes, des femmes, témoins de cette vérité, de cette fraternité, de cette universalité, de cette unicité qui donnent à l’homme sa verticalité, qui l’appellent à la transcendance, à vivre dans la communion, à réaliser l’utopie de pouvoir unir les efforts de ses semblables, de ses frères et sœurs dans un but noble et désintéressé. Partager avec ses semblables des moments d’amour, de joie et de paix, sans distinction de race, de religion et témoigner qu’il n’y a de vérité que la Vérité. Et quand la Vérité habite notre cœur, quand elle nous interpelle, quand elle nous appelle et que nous répondons à son appel tout devient possible. Dans ces crises que traverse le monde, il y a peut-être la plus merveilleuse des solutions : c’est retrouver, que les êtres humains puissent se retrouver après s’être séparés, séparés par les biens matériels, par l’orgueil, par le pouvoir, par des luttes intestines, séparés par des systèmes, des idéologies, des philosophies. Aujourd’hui, autour du centre, dans le cercle de l’unicité, chacun de nous est là pour trouver sa place, pour être l’artisan, le partenaire de la vraie paix, la paix des cœurs, celle qui nous amène vers la quiétude, celle qui apaise nos maux intérieurs et soulage nos maux extérieurs, nos insuffisances, notre pauvreté, notre déchéance.
Transmettre ce message aux générations futures : c’est un message d’espérance, c’est un projet de vie, un projet d’espoir. Etre les porteurs de la bonne nouvelle, celle qui a été annoncée par les prophètes, les saints et tous les sages de l’humanité. Chaque être humain contient en lui cette puissance, cette force et cette énergie, si à un moment donné, il s’éveille et il comprend qu’il peut agir sur les choses au lieu de les subir. Mais ce qu’elle demande, c’est un sacrifice : le sacrifice de l’ego, an nafs al amara bassu, cet ego narcissique, destructeur, suicidaire qui pousse les hommes à s’entretuer, à s’exterminer, à se détester, à se haïr. Les cimetières sont pleins d’hommes qui ont donné par amour leur sang, leur vie, pour des illusions. Alors, que chacun revient à lui-même, fait le bilan de sa vie et qu’il constate à quoi sa vie a servi. Si cette vie a pu faire de vous un être au service, au service des siens, de tous les hommes sans distinctions, sans a priori, sans préjugés, alors oui, cette vie est digne d’être vécue, oui, cette vie mérite d’être considérée comme une vie pleine et heureuse. Mais celui qui pense, qui agit, qui réfléchit pour exploiter son frère, celui-là, tôt ou tard, se trouvera démuni malgré ses richesses. Il sera pauvre, pauvre intérieurement, sa vie aura été un gouffre sans fin. Il aura travaillé, peiné, lutté pour, en définitive, ne rien avoir. Quant à celui qui travaille, qui aide son prochain, celui-là finira sa vie avec une vie pleine, pleine d’espérance, pleine de joie et parfois aussi de souffrance. Mais il y a une telle compensation dans cet état de servitude, parce qu’il nous procure amour, paix et sérénité, que ça vaut la peine, que cette expérience vaut la peine d’être vécue. Je ne parle pas en tant que philosophe, je parle tout simplement en tant qu’un homme ordinaire, qui a vécu une voie ordinaire, avec les épreuves ordinaires. Sans à aucun moment douter que j’avais un destin, et mon destin était de servir mon prochain. Je n’ai jamais douté de cela jusqu’à aujourd’hui. Dieu ne m’a jamais déçu. Car servir Dieu, c’est servir les hommes. Que Dieu bénisse cette assemblée, qu’il vous protège et qu’il fasse de nous les artisans de la paix, les artisans de l’espérance, et que nos enfants et les enfants de tous les êtres humains sur terre puissent tous un jour comprendre ce message et le vivre dans leur foyer avec leurs parents, avec leur famille, avec les siens dans leur pays. Et que enfin les hommes comprennent qu’il y a en eux une force et une dynamique qui peut les sortir de cette désespérance, de cette déchéance, de cette vie qui n’a plus de sens. Donner du sens à la vie, c’est aimer, c’est servir. Merci à tous, ceux qui sont venus d’Europe, d’Amérique, des Etats-Unis, du Canada, de l’Argentine, ceux qui sont venus d’Afrique, du Moyen-Orient, d’Asie, du Japon, de l’Indonésie. Merci d’être les témoins aujourd’hui de cette espérance. Et sur ce plateau aujourd’hui, il y a de la terre, tout simplement. Ce n’est pas de l’or, des diamants, de l’argent. C’est tout simplement de la terre. Ne sommes-nous pas de la terre et vers la terre nous revenons. Mais cette terre, elle vient des endroits les plus saints, de nos maîtres. Chaque pays a amené de la terre d’un des saints de notre chaîne, d’un des saints qu’il vénère. Nous voulons qu’ils soient eux aussi, par la terre, par leur terre, témoins de cet instant, de ce moment, pour célébrer ensemble, entre les vivants et les morts – mais qui vivent toujours par leurs paroles, par ce qu’ils nous ont légué, par cet héritage spirituel : ils sont toujours présents parmi nous. Nous voulons symboliquement, à ce moment précis, être tous unis les uns aux autres avec l’aide de Dieu, Sa protection et Sa miséricorde. Merci à vous tous et salamou alaïkoum. »
La nuit est déjà très avancée. Si le djam’ a commencé le jour de la spiritualité, il s’est largement poursuivi le jour de l’avenir. Signifiant ainsi que le spirituel doit nourrir le présent et le futur pour une construction durable et juste.
L’unicité divine (tawhid) et l’unicité de l’être (wahdat al-wujûd)
août 31, 2009
Categorie : L’unicité divine et l’unicité de l’être, Soufisme
L’unicité divine (tawhid) et l’unicité de l’être (wahdat al-wujûd)
« Lâ ilâha illa’Llâh » (Il n’y a pas de dieu, si ce n’est Dieu) : c’est secondement doctrinal de l’Islam, que les soufis interprètent, en lui donnant son sens le plus profond, par : » Il n’y a pas de réalité, si ce n’est la Réalité. » Dieu seul est absolument réel.
L’Unité de Dieu, dont la seule affirmation constitue la profession de foi musulmane – la shahâda, qui fait de l’homme le » témoin » de Dieu (c’est le sens même de shahâda, témoignage) – implique, non pas seulement qu’il ne peut y avoir de polythéisme, ce que bien entendu toutes les grandes religions proclament, mais encore qu’en un certain sens, Dieu Seul est.
Le Coran déclare : » Il est le Premier et le Dernier, l’Extérieur et l’Intérieur. » (Coran. LVII, 3). « Où que vous vous tourniez, là est la face de Dieu. » (Coran. II, 115) » Dieu est Unique, Il n’a pas d’associés. » (Coran. VI, 163; XVII. 111; XVIII, 26; XXV, 2). » Toute chose périt sauf Sa Face. » (Coran. XXVIII, 88) » Tout passe et il ne reste que la face de ton Seigneur. « (Coran. LV, 26-27)
La Réalité divine échappe à toute catégorie : on a vu que la shahâda comporte une négation : » Il n’y a pas de divinité » (ou de réalité), à laquelle fait équilibre une affirmation : » Si ce n’est la Divinité » : car nulle » définition » ne peut être donnée de l’Inconnaissable. Comme le dit avec force Ibn ul-’Arabi : » Personne ne Le saisit, sauf Lui-même. Personne ne Le connaît, sauf Lui-même… Il Se connaît par Lui-même… Autre-que-Lui ne peut Le saisir. Son impénétrable voile est Sa propre unicité. Autre-que-Lui ne Le dissimule pas. Son voile est Son existence même. Il est voilé par Son unicité d’une façon inexplicable… Autre-que-Lui n’a pas d’existence et ne peut donc s’anéantir [6]… » Rien ne peut donc être dit de Dieu, ni même imaginé. Hallâj allait jusqu’à dire : » Qui prétend affirmer l’Unité de Dieu Lui donne par là même un associé. » Ou comme le dit encore Dhû ‘l-Nûn al-Misrî : » Quelque idée que vous vous fassiez de Dieu en votre esprit, Il est différent d’elle [7]. »
Pour les soufis, la transcendance et immanence ne s’excluent pas : elles sont des aspects complémentaires de la même Réalité.
Ainsi, est-Il à la fois le » Tout-Autre « , et celui qui » Se glisse entre l’homme et son propre cœur [8] « , Qui en est » plus proche que sa veine jugulaire [9]. « » L’unicité de l’être « , c’est donc l’omniprésence de 1′ Unique Réalité : » Quand le secret d’un seul atome d’entre les atomes est clair, le secret de toutes les choses créées, extérieures et intérieures, est clair, et tu ne vois Plus rien en ce monde et en l’autre : que Dieu [10]. »
De cette doctrine va découler l’universalisme de l’Islam, dont tout syncrétisme réducteur n’est que caricature. Il convient de noter que l’Islam est la seule religion qui ne se désigne ni par le nom de son fondateur, ni par celui du pays où elle a pris naissance. Le mot Islam ne veut rien dire d’autre que » se remettre â Dieu « , c’est-à-dire à l’Absolu reconnu comme tel, et, refaisant, se conformer â la loi de son être. C’est ainsi qu’en des termes qui peuvent paraître un paradoxe, mais sont profondément exacts selon cette vision, un théologien musulman moderne a pu écrire que » la lune, le soleil, les planètes, les arbres, l’air, l’eau, la chaleur, les minéraux, les animaux étaient » musulmans » puisqu’ils obéissent aux normes divines [11]. » Et puisqu’il ne peut y avoir qu’une seule Vérité, et non » des » vérités, il ne peut y avoir qu’une seule Révélation si Dieu a choisi de Se révéler, et donc un seul message, valable pour toute l’humanité. Ce sont les hommes qui l’ont tantôt élaboré, tantôt déformé, d’où les divergences entre les diverses approches du divin : l’Occident ne sait guère que, pour se déclarer musulman, il faut reconnaître les autres Ecritures sacrées : Torah, Evangiles et, d’une manière générale tout ce que les » envoyés de Dieu » ont apporté aux différents peuples de la terre, (dans la mesure, bien entendu où elles ne viennent pas contredire l’essence immuable de ce Message). Le Coran n’est lui-même considéré que comme un » Rappel » de cet unique donné révélé.
Les soufis ne se contentent pas de » croire » à cela : tout musulman le fait. Ils en vivent, sur tous les plans, du plus sublime au plus familier. La communauté musulmane toute entière n’est que le reflet dans la société des hommes de cette unicité. Et ils se plaisent â citer ce mot d’un des compagnons du Prophète, Abû ‘Ubaidah, mort en 639 : » Je n’ai jamais considéré une seule chose sans que Dieu fût plus proche de moi que cette chose [12]. »
Eva de Vitray-Meyerovitch
L’unité de Dieu
Dis :
» Lui, Dieu est Un !
Dieu !…
L’Impénétrable !
Il n’engendre pas ;
Il n’est pas engendré ;
nul n’est égal à Lui [13]! »
Coran ( sourate CXII, 1-3).
Le mystère de l’unité
Sache que l’Essence de Dieu le Suprême est le mystère – ghayb – de l’unité – al-ahadiyah – que tout symbole exprime sous un certain rapport, sans qu’il puisse L’exprimer sous beaucoup d’autres rapports. On ne La conçoit donc pas par quelque idée rationnelle, pas plus qu’on ne La comprend par quelque allusion – ishâra – conventionnelle; car on ne comprend une chose qu’en vertu d’une relation, qui lui assigne une position, ou par une négation, donc par son contraire; or, il n’y a, dans toute l’existence, aucune relation qui » situe » l’Essence, ni aucune assignation qui s’applique à Elle, donc rien qui puisse La nier et rien qui Lui soit contraire. Elle est, pour le langage, comme si Elle n’existait pas, et sous ce rapport Elle Se refuse à l’entendement humain.
Celui qui parle devient muet devant l’Essence divine, et celui qui est agité devient immobile; celui qui voit est ébloui. Elle est trop noble pour être conçue par les intelligences… Elle est trop élevée pour que les pensées La saisissent. Son fond primordial – kunh – n’est atteint par aucune sentence de la Anthologie du soufisme science, ni par aucun silence qui La tait; aucune limite, aussi fine et incommensurable soit-elle, ne L’embrasse [14].
Jîlî
L’Etre Essentiel
La « réalité des réalités », qui est divin essentiel, le plus exalté, est la Réalité de toutes choses. Il est Un en Lui-même et » unique » de telle sorte que la pluralité ne peut pénétrer en Lui; mais par Ses multiples révélations et nombreuses manifestations phénoménales, Il est parfois présenté sous la forme d’entités substantielles indépendantes – Haqâiq-i Jaultarîya matbû’a – et à d’autres moments sous la forme d’entités accidentelles et dépendantes -Hàqâiqi arazîya i tâbi’a. En conséquence, l’Etre Essentiel et Un apparaît comme multiple en raison des nombreuses qualités de ces substances et accidents, bien qu’en fait Il est » Un » et n’est en aucune manière susceptible de multiplicité ou de pluralité.
Supprime les mots « ceci » et « cela »; la qualité implique la différence et l’hostilité. Dans tout cet univers plein de beauté et sans imperfection, ne voie qu’une seule Essence. Cette Essence unique sous son aspect absolu, dénuée de tous phénomènes, toutes limitations, toute multiplicité, est la » Réalité « . Par ailleurs, la multiplicité par laquelle Dieu Se manifeste quand Il se revêt des phénomènes, fait qu’Il est tout l’univers créé. C’est pourquoi l’univers est l’expression extérieure et visible de la » Réalité « , et la » Réalité » est la réalité intérieure et invisible de l’univers. Avant d’être manifesté à la vue extérieure, l’univers était identique à la » Réalité « ; et la » Réalité « , après cette manifestation, est identique à l’univers. Bien plus : il n’y a, en réalité, qu’un Seul être réel; son occultation et Sa manifestation, Son antériorité et Sa postériorité, ne sont que Ses relations et Ses aspects. » Il est le Premier et le Dernier, l’Extérieur et l’intérieur « (Coran, LVII, 3).
L’univers, avec toutes ses parties, n’est rien d’autre qu’un certain nombre d’accidents, changeant sans cesse et étant renouvelés à chaque souffle, et reliés en une substance unique, et disparaissant à chaque instant pour être remplacés par une série semblable. C’est à cause de cette rapide succession que le spectateur est amené faussement à croire que l’univers possède une existence permanente. Les ‘asharites [15] eux-mêmes le reconnaissent lorsqu’ils expliquent que la succession d’accidents dans leurs substances implique une substitution continue d’accidents, de telle manière que le! substances ne sont jamais laissées totalement dénuées d’accidents semblables à ceux qui les ont précédés. En conséquence de quoi, le spectateur est conduit à croire, de façon erronée, que l’univers est quelque chose de constant et d’unique.
L’océan ne diminue ni ne s’accroît.
Bien que les vagues à jamais s’enflent et s’écoulent ;
l’être de ce monde est une vague qui ne dure qu’un moment ;
l’instant suivant elle doit disparaître.
Dans le monde, les hommes doués de compréhension peuvent discerner
un fleuve dont les courants tournoient, bondissent, bouillonnent.
et de la force à l’oeuvre dans le flot
peuvent apprendre l’opération cachée de la » Vérité « …
Les philosophes dépourvus de raison considèrent
que ce monde n’est qu’une idée dans l’esprit ;
c’est une idée, il est vrai, mais ils ne savent pas voir
le Grand Idéaliste qui Se tient au-delà…
Les formes qui revêtent l’existence ne durent
qu’un moment, puis s’évanouissent l’instant d’après ;
Le point subtil est prouvé par la parole :
» Il crée chaque jour quelque chose de nouveau. « (Coran, LV, 29)
La clé de ce mystère est que la Majesté de la » Vérité « sublime possède des » noms » opposés les uns aux autres, dont les uns sont magnifiques et d’autres terribles [16]; et ces noms sont tous en opération continuelle, et nulle cessation de cette opération n’est possible pour aucun d’entre eux. Ainsi, quand l’une des substances contingentes, grâce à la conjoncture des conditions requises, et l’absence de conditions adverses, devient capable de recevoir l’Etre Même, la miséricorde du Miséricordieux en prend possession, et l’Etre Même y est infusé – ifâzat -; et l’Etre Même, ainsi extériorisé, par le fait d’être revêtu des effets et des propriétés de telles substances, Se présente sous la forme d’un phénomène particulier, et Se révèle sous l’aspect de ce phénomène. Ensuite, par l’opération de la terrible omnipotence qui exige l’annihilation de tous les phénomènes et de toute apparence de multiplicité, cette même substance est dépouillée de ces phénomènes. Au moment même où elle est ainsi dépouillée, cette substance est revêtue d’un autre phénomène particulier, ressemblant au précédent, par l’opération de la miséricorde du Miséricordieux.
Le moment suivant, ce dernier phénomène est annihilé par l’opération de la terrible omnipotence, et un autre phénomène est constitué par la miséricorde du Miséricordieux ; et ainsi de suite, aussi longtemps que Dieu le veut. Ainsi, il n’arrive jamais que l’Etre Même soit révélé pendant deux moments successifs sous l’aspect du même phénomène. A chaque instant, un univers est annihilé et un autre semblable à lui le remplace. Mais celui qui est aveuglé par ces voiles, à savoir la succession incessante de phénomènes semblables et de conditions analogues, croit que l’univers verdure dans un état unique et identique, et ne change jamais.
Le Dieu sublime dont la générosité, la miséricorde, la grâce et la bonté embrassent le monde entier, à chaque instant réduit un monde à néant et façonne un autre semblable à sa place.
Tous les dons proviennent de Dieu, cependant, des dons particuliers proviennent de » noms » distincts ; à chaque souffle, un » nom » annihile, et un autre crée à nouveau toutes les choses visibles.
La meuve que l’univers n’est rien de plus qu’une combinaison d’accidents unis en une seule essence, à savoir, la » Réalité » – haqq – ou l’Etre Même, réside en ce fait que, lorsqu’on en vient à définir la nature des choses qui existent, ces définitions n’impliquent rien d’autre que des » accidents « .
Par exemple, quand on définit l’homme comme » un animal raisonnable « , et l’animal comme et un corps susceptible de croissance et de sensation, doué de la faculté de mouvement volontaire « , et le corps comme et une substance douée de trois dimensions « , et la substance comme une » entité qui existe per se et n’est pas inhérente à un autre sujet « , et l’entité comme et une essence douée de réalité et de l’existence nécessaire « , – tous les termes utilisés dans ces définitions se rangent dans la catégorie des » accidents « , à l’exception de cette essence vague que l’on peut discerner au-delà de ces termes… Cette essence vague est, en fait, la » Réalité « , l’Etre Même, qui existe par Soi et fait exister tous les accidents… Et dire qu’il existe une autre entité substantielle autre que l’Etre Unique Essentiel, c’est le comble de l’erreur; d’autant plus que l’intuition spirituelle des hommes qui connaissent la vérité, qu’ils empruntent à la lampe de la prophétie, atteste le contraire [17].
Djâmî
L’Essence de Dieu
Nul ne peut, par lui-même, connaître Dieu; l’Essence de Dieu ne peut être connue que grâce à Lui-même. La raison te guidera, mais seulement jusqu’à Sa porte. Sa grâce est celle qui t’amènera auprès de Lui.
Dans le chemin vers Sa transcendance absolue, la connaissance de ta propre nature te suffira pour connaître Son Essence.
La raison a fait de son mieux, mais elle n’a pas pu poursuivre son chemin, elle a fini par avouer que connaître Dieu, c’est précisément être impuissant à Le connaître. Comment pourrais-tu pousser la raison à Le rechercher ? Comment ce qui est contingent pourrait-il parler de l’Eternel ? C’est seulement à travers son âme et ses sens vicieux que le contingent parle de l’Eternel. Ne prends pas la raison comme guide pour aller vers Lui, obstiné dans l’erreur, comme les autres, ne commets pas une telle sottise. L’étonnement est la » fin » des efforts de la raison sur Son chemin. Dans le collyre qui L’a fait reconnaître, la raison était ignorante de Sa divinité.
… Sa main (de Dieu) est la puissance, Sa face, l’Eternité.
Sa venue est Sa sagesse. La descente, Son don. Ses deux pieds sont la majesté de Sa domination et de Sa dignité.
Ses deux doigts, l’exécution de Son décret… Par rapport à Son existence, fraternité est l’avant-hier, elle est venue à la première aube, mais il était déjà tard pour elle ! Comment pourrait-il y avoir pour Lui une place, fût-elle grande ou petite ? Car la place elle-même n’a pas de place. Quel intérêt pourrait présenter le lieu pour le Créateur du lieu ? Le Ciel, pour Celui qui a créé le ciel ? O toi qui es esclave de la forme et du dessin, prisonnier de » Il S’assit en majesté sur le trône « , la forme n’est pas séparée de ce qui est contingent et ne peut pas convenir à l’Eternel [18] « .
Sanâ’î
L’Etre de l’univers
L’Essence de Dieu et Son être sont Un; Son Etre et l’être de l’univers sont un ; l’être de l’univers et l’univers sont un, à l’instar de la lumière, qui change de nom mais non de réalité : pour la perception extérieure, elle est une, et pour l’oeil de la perception intérieure, elle est une aussi. Ainsi est l’être de l’univers, en relation avec l’Etre de Dieu – il est un -, car l’univers considéré indépendamment n’existe pas. Son existence extérieure n’est qu’apparence, et non réalité. Ainsi, l’image dans le miroir, bien que possédant une forme, ne possède pas une véritable existence [19].
Hamzah Fansûri
6. Risâlatu’l-Ahadiyyalï (Traité de l’Unité), attribué à Ibn ul-’Arabî, traduit en français par ‘Abd al-Hâdî dans Le Voile d’Isis, Paris 1923, p. 13-14.
7. Cité dans Mathnavî, vol. 7, p. 103.
8. Coran. VIII, 24.
9. Coran. LVI 85.
10. Risâlatu’l-Ahdiyyah (Traité de l’Unité), op. cil.
11. Abû A’la Maudoudi : Risâla-e dîniyat ; traduction française : Comprendre l’Islam Paris, 1973 ; traduction anglaise : Towards Undestanding !islam.
12. Cité par Al-Kharrâz, dans son livre de la véracité, traduction anglaise Arberry p. 48.
13. traduction de Denise Masson. Paris, 1967. Gallimard éd.
14. Jîlî : Al-lnsân al-Kâmil, traduction française : De l’Homme universel, par Titus Burckhardt, Lyon, 1953, Derain éd., p. 26. Réimpression : Paris, 1975, Dervy-Livres éd.
15. Les théologiens les plus orthodoxes de l’Islam.
16. Par exemple, les attributs divins de iambes la beauté, et jalâl, la majesté lumineuse.
17. Djâmî : Lawâih. traduction anglaise de Whinfield et Kazwînî, Londres. 1906, Oriental translation fond, p. 42 et suiv.
18. Sanâ’î : Hadîqat ul-Haqîqa, traduction de labre, dans Le poète persan Sanâ’î, Paris, 1973, thèse ronéotyper, p. 62-64.
19. Hamzah Fansûrî : Asrâr ul-Azrifîn, traduction anglaise de Syed Naguib al-Attas, Some aspects of Sufism as understood and practised amont the Malays, Singapore, 1963, Malaysian Sociological Research Instituts éd.
L’unicité divine (tawhid) et l’unicité de l’être (wahdat al-wujûd) (in Anthologie du soufisme éd. Sindbad 1986)
L’homme capable de Dieu
août 31, 2009
Categorie : L’homme capable de Dieu, Soufisme
« Dieu, dit le Qor’ân, n’a pas placé deux cœurs dans la poitrine de l’homme. » Djâmî commente ainsi cette parole :
« La Majesté Incomparable qui t’a conféré le bienfait de l’existence n’a placé en toi qu’un seul cœur, afin qu’avec lui tu n’aimes que Dieu seul, et que tu renonces à tout le reste et ne te consacres qu’à Lui, en t’abstenant de diviser ton cœur1. »
Connaître Dieu : c’est la fin ultime de l’homme, et la raison de la création. Le Prophète de l’Islam nous rapporte que Dieu lui a révélé que si ce n’avait été pour lui — c’est-à-dire pris comme archétype et modèle de l’Homme ayant atteint sa pleine stature spirituelle — Il n’aurait pas créé les deux.
Dans une autre parole inspirée — hadîth qudsî — Dieu déclare : « J’étais un trésor caché et J’ai voulu être connu, c’est pour cela que J’ai créé l’univers. »
Dieu a créé l’homme à Son Image, Il a insufflé en lui de Son Esprit2, II l’a établi comme son vice-gérant sur terre3, Il lui a enseigné les noms de toutes choses4, Il lui a confié ce « mandat » ou « Dépôt » — amâna — de la responsabilité qui lui confère sa dignité propre5. En Lui est le retour6. Lors du pacte (mithâq) prééternel avec les âmes des hommes non encore nés, la semence de la race adamique qui se trouvait encore dans l’Adam primordial, Dieu a interrogé les germes de cette humanité future : « Ne suis-Je pas votre Seigneur ? » Elles répondirent : « Oui » 7. Et c’est pourquoi chaque être humain est par nature un aspirant à la connaissance de Dieu. Au plus secret de lui-même, il est conscient de cette nostalgie du retour, car, dit Ghazâlî, « dans le tréfonds de son être, il a entendu la question : « Ne suis-Je pas votre Seigneur ? » et il a répondu : « Oui »8. Si l’esprit a été envoyé dans le monde dans sa condition corporelle, c’est pour lui permettre de remplir ce « mandat9 » qui est sa véritable destinée. Ainsi que le dit le Qor’ân, Dieu a ordonné : « Descendez tous! Une direction vous sera certainement donnée de Ma part »10. « L’homme, dit encore Ghazâlî, doit en effet acquérir en ce monde, par l’usage de ses sens corporels, une certaine connaissance des œuvres de Dieu et, par ce truchement, de Dieu Lui-même11. » Pourquoi cette « descente » à un niveau inférieur d’existence, sinon parce que la connaissance que l’homme peut avoir de Dieu après avoir vécu en ce monde est plus riche qu’elle n’aurait pu l’être s’il n’y était pas venu. Le mystère de la vie humaine consiste en cette tension entre le désir de « retour » et l’impossibilité de le faire sans connaissance de Dieu. La quête de la vérité ultime va donc impliquer à la fois une prise de conscience du monde phénoménal — d’où notamment, l’accent mis par l’Islam sur la nécessité du savoir : « L’encre des savants, disait le Prophète, est aussi précieuse que le sang des martyrs », et il ajoutait qu’ « il convient d’aller rechercher la science, fût-ce jusqu’en Chine ». Mais s’il s’agit de données profanes, ce niveau doit être dépassé. Il faut laver le cœur des modes exotériques de connaissance, car de tels niveaux sont ignorants de la Voie. Toute la théorie de la connaissance dans le soufisme repose sur la supériorité de la sagesse ésotérique — ma’rifa — sur la science discursive — ‘ilm. Or cette connaissance, cette gnose, représente par rapport à tout ce qui l’a précédé une véritable rupture de niveau qui nécessite l’intervention de la grâce divine.
Ainsi, l’itinéraire spirituel présuppose-t-il tout d’abord, et du point de vue ontologique, que l’âme soit par nature capable de Dieu. L’Islam a toujours condamné le taqlîd, la soumission irraisonnée au conformisme. Une parole célèbre du Prophète dit : « Chacun est né avec une « nature pure » (fitra, c’est-à-dire avec une disposition innée pour chercher et connaître Dieu) ; ce sont ses parents qui font de lui un juif, un chrétien, ou un zoroastrien. » La purification du cœur, en dernière analyse, aura pour but de permettre à l’homme de « devenir ce qu’il est ».
Comme le dit admirablement Ghazâlî 12 : « Chaque cœur, malgré les différences individuelles, est prédisposé à connaître la réalité des choses, car il est une chose divine — amr-rabbânî — et noble, qui par cela même se distingue des autres substances du monde, [car il est] le lieu de la science des choses divines. »
1. Nûr ud-Dîn ‘Abd ur-Rahmân Djâmî : Lawâih, traduction anglaise de Whinfield et Kazvînî, Londres, 1906, Oriental translation fund, p. 20.
2. Qor’ân : XV, 29.
3. Qor’ân : II, 30 et suiv.
4. Ibid.
5. Qor’ân : XXXIII, 72.
6. Qor’ân : II, 156.
7. Qor’ân : VII, 172.
8. « L’alchimie du Bonheur » (Alchemy of Happiness), traduction anglaise de Claude Field, Wisdom of the East éd., Londres 1910, p. 43.
9. Notons que pour Ghazâlî, ce « mandat » ou « dépôt » (amâna) représente l’obligation inéluctable assumée par l’homme de connaître les œuvres du Créateur.
10. Qor’ân : II, 38.
11. Alchemy of Happiness, traduction anglaise citée, p. 43.
12. Ihyâ’ ‘ulum ud-Dîn, III, 361.
L’homme capable de Dieu (Eva de Vitray-Meyerovitch – in Anthologie du soufisme éd. Sindbad 1986)



