Il y a des non-dits dans le monde arabe
L’Algérie peut se targuer d’avoir en la personne de cheikh Khaled Bentounès, maître soufi de la confrérie Alâwiyya de Mostaganem, l’un des clercs religieux les plus clairvoyants et, surtout, des plus modernes du Maghreb, il était l’invité, vendredi soir, de l’espace les Milles et une News du quotidien Algérie News où il avait animé une conférence-débat portant sur le thème «Soufisme et révolutions arabes». Evoquant son expérience dans le travail associatif au sein des Scouts musulmans de France (SMF), dont il est le président-fondateur en 1991, le chef de la confrérie des Alâwiyya, relève que ce qu’il en ressort à partir de ses observations est «l’inquiétude et le ras-le-bol» des jeunes scouts. Lors d’un camp international de scouts musulmans qui avait regroupé pendant 21 jours des délégations venues d’Algérie, du Maroc, de la Tunisie, de la Libye, d’Espagne, de Suisse, de Belgique et d’Allemagne, cheikh Bentounès, a relevé que «les enfants et les adolescents issus des pays musulmans étaient gênés de s’exprimer en public. Tous les jeunes avaient soif de parler mais tous désiraient se confier en aparté. On sentait qu’ils n’avaient pas confiance les uns les autres, et quand on avait voulu savoir les raisons qui les incitent à ne pas dire les choses publiquement, ils n’osaient pas dire pourquoi». Et le conférencier de déplorer : «Le mouvement scout dans les pays musulmans a été mis au pas par les pouvoirs en place ; le scoutisme est devenu un moyen de contrôle de la jeunesse alors qu’en principe, il devrait les libérer et les aider à s’épanouir.» Actualité libyenne oblige, le cheikh a illustré ses propos en parlant de ces «jeunes Libyens qui ne voulaient pas retourner chez eux à l’issue de leur séjour au camp». «Et, pourtant, a-t-il ajouté, ces Libyens étaient issus de familles de fonctionnaires et avaient un certain bagage intellectuel.» Les SMF fait partie de l’Organisation mondiale du Mouvement scout et de l’Union internationale des Scouts musulmans qui en compte, selon le conférencier, 36 millions d’adhérents. Le cheikh avoue qu’au regard de ce musellement, «cela ne l’étonnait pas de voir les sociétés musulmanes se révolter». Décortiquant la situation au Maghreb et dans le monde arabe, il pense que «ce qui arrive aujourd’hui est un tournant». «Ce qui prouve qu’on ne peut avoir une emprise éternelle sur les gens. Les révolutions n’ont émané ni d’un parti ni d’une idéologie. Cela a surpris tout le monde», a-t-il ajouté. Dressant la comparaison entre la Libye et l’Egypte, le conférencier a souligné que les deux situations ne sont en aucun cas semblables. «L’Egypte est Oum Eddounia ; c’est d’elle que sont partis le nassérisme et le mouvement des Frères musulmans, et c’est elle qui abrite Al-Azhar. Le séisme qui secoue ce pays va continuer, mais l’Egypte s’était dérouillée toutes seule pour faire sa révolution ; elle n’a pas fait appel aux étrangers», a-t-il soutenu. Et d’ajouter : «La Libye n’a pas la même tempérance ; ce qui se passe là-bas est grave. C’est grave aussi pour nous ; ce pays a été verrouillé pendant des années, et on ne sait pas jusqu’où va aller cette explosion avec toutes ces armes qui circulent au sein de la population (…).» Et d’asséner : «La Libye pourrait faire exploser tout le Maghreb.». Néanmoins, pour le cheikh, les révolutions en Tunisie et en Egypte «attestent que les peuples de ces pays sont porteurs de post-modernité». Il fera le distinguo entre la mondialisation appelée à être subie et la mondialisation à laquelle on pourrait contribuer, à savoir, celle des droits de l’homme et du respect des minorités. Questionné sur les relations que peut avoir sa tariqa avec les autres courants, cheikh Khaled Bentounès a confié que «seuls les Mozabites, malgré leur dogme, ont une aptitude à dialoguer avec franchise». Informé de l’attentat qui venait de cibler dans la soirée même l’Académie militaire de Cherchell, le cheikh dit rejeter tout acte de violence. «La violence, a-t-il ajouté, mène vers l’impasse : c’est un projet de mort.»
On voyait venir les révolutions arabes
août 28, 2011
Categorie : Actualité, Conférences, Ecrite, Featured, Presse
Avec Cheikh Khaled Bentounès, oubliez tout ce que vous savez sur les cheikhs. Plutôt jeune pour un cheikh, rasé de près et très élégant en complet-cravate, il ressemble un peu à un artiste ou un dandy.
Le guide de la Tariqa Alaouia était l’invité vendredi soir des Mille et une news du quotidien Algérie News, à Alger. Comme l’avait fait remarquer le modérateur Youcef Sayeh, beaucoup parmi les présents étaient «interloqués» par l’intitulé de la rencontre, «Soufisme et révolutions arabes », car le soufisme est connu pour sa spiritualité et réputé être «apolitique». «Aujourd’hui, tout ce que je vais dire n’engage que moi, à titre individuel. C’est mon opinion personnelle. Ainsi, si je vais dire quelques bêtises, ce n’est pas très grave», a-t-il tenu à préciser (en français) avant de répondre à la première question posée par Sayah portant sur la «contradiction» qu’il existe dans le thème de la rencontre. Khaled Bentounès confirme que le soufisme est d’essence spirituel. Il va même plus loin : «L’islam n’est pas un projet politique ou idéologique.» Se référant à la sourate Al Qadr relative à la révélation coranique, il fait remarquer que le message divin est un message de paix (salam) pour l’humanité toute entière, transmis aux hommes par ses messagers (prophètes). Concernant les «révolutions arabes», il est catégorique : «On les voyait venir.» Cheikh Bentounès est le fondateur en 1991 des Scouts musulmans de France dont il est le président d’honneur et le conseiller religieux. «En 2010, nous avions invité des scouts arabes et européens pour participer à des ateliers et des échanges. Nous avions déjà senti le ras-le-bol, l’inquiétude des jeunes et la pression latente. Des Syriens voulaient me parler mais individuellement car ils n’avaient pas confiance entre eux. Les Libyens ne voulaient pas rentrer chez eux et nous les avons accompagnés jusqu’à Orly. Pourquoi nos enfants vivent ce malaise ?» S’exprimant toujours en français, Khaled Bentounès se révèle être un fin observateur politique, voire un sociologue ou un psychologue. «L’Histoire nous a rattrapés. On ne peut pas avoir tout le temps une emprise sur les gens et sur les âmes. En Tunisie, il n’y avait derrière la révolte ni partis ni idéologies. Ce sont des jeunes qui se sont organisés à travers les réseaux sociaux. En Egypte c’est différent. L’Egypte, c’est Oum Eddounia. C’est le pays des Frères musulmans, d’El Azhar, de Nasser et du nationalisme arabe, etc.» Et la Libye ? «Ce qui se passe en Libye est très grave car en Libye, ils n’ont pas les connaissances, le savoir et la culture des Egyptiens et il y a des courants qui exploitent cette situation.» En Algérie, estime-t-il, la question est de savoir gérer les choses pour éviter une nouvelle tragédie après tout ce que le pays a enduré. En conclusion, son message s’adresse à toute l’humanité car en Occident aussi le malaise existe : «C’est le moment ou jamais de penser à l’unité. C’est le moment de penser le monde autrement par la démocratie, la dignité, la justice, la répartition solidaires des richesses, par le respect des droits de l’Homme, des minorités, en ces temps de mondialisation du prêt-à-penser, du prêt-à-consommer et du prêt-àfaire l’amour.» Lors du débat (la salle était pleine à craquer), quelqu’un a fait remarquer que le soufisme, selon lui, n’est pas très ancré dans la société égyptienne contrairement à d’autres courants religieux. «Le Conseil soufi d’Egypte a rencontré les représentants des autres religions en Egypte, pas seulement les musulmans. Le Conseil a également dit dans un communiqué qu’il est pour un pouvoir civil en Egypte et ce Conseil représente 13 millions d’Egyptiens», a répondu l’invité des Mille et une News. Khaled Bentounès, né en 1949 à Mostaganem, est issu d’une famille de religieux et de juristes. En 1975, il devient cheikh de la tariqa alaouia. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont Le Soufisme, cœur de l’Islam(Pocket, 1999), Le Coran, Jésus et le Judaïsme, avec Alain Houziaux et Gérard Israël (Desclée de Brouwer, 2004) et Soufisme, l’héritage commun(Zaki Bouzid éditions) sorti en 2009 à l’occasion du centenaire de la voie soufie alaouia.
Kader B.
Source : http://www.lesoirdalgerie.com
Le niet du soufi à la théocratie
Voir et entendre un soufi est toujours une expérience pleine de leçons. Cela s’est confirmé encore une fois avant-hier soir, au siège du quotidien Algérie News, à Alger, à l’occasion de la conférence-débat qu’a animée le cheikh Khaled Bentounes, chef de la Tariqa Alawiya, autour du thème “Soufisme et révolutions arabes”. Abordant les évènements qui se sont déroulés en Tunisie et en Égypte, le conférencier a rappelé qu’il s’agissait d’une volonté populaire qui s’était exprimée. En revanche, il fait la différence entre ces deux pays et ce qui se passe en Libye. Tout en s’abstenant de faire des critiques directes ou claires, il a néanmoins soulevé la violence utilisée et l’intervention de l’Otan. Il se contentera d’afficher son espoir de voir les Libyens arriver à régler leurs problèmes et à assurer l’unité de leur nation. Ce sujet a, d’ailleurs, suscité une certaine effervescence dans la salle. Une femme dans le nombreux public présent, qui affirme avoir visité la Libye, a fait une intervention plus remarquée que remarquable, même si elle a touché à des aspects “intéressants”. Elle a ainsi déclaré que Kadhafi avait “réduit au silence” les sensibilités soufies, et aurait même déterré des saints patrons de leurs tombes. Elle affirma également qu’elle espérait que les Senoussi reviennent au pouvoir en Libye. Une brèche à travers laquelle on aurait vu cheikh Bentounes en profiter. Il faut rappeler, à ce sujet, que pour prendre le pouvoir, Kadhafi avait déposé, en 1969, le roi Senoussi qui appartenait à une confrérie (qui porte le même nom) dont l’origine est de l’Ouest algérien, exactement de Mostaganem, soit la même ville de la Tariqa Alawiya. Toutefois, le cheikh ne semblait pas vouloir entrer sur ce “terrain”, se contentant d’appeler à la paix et de ne pas rentrer dans la fitna.
Les systèmes politiques ont été aussi “approchés” dans l’analyse de cheikh Bentounes. Il a tenu ainsi à affirmer que les soufis sont pour un pouvoir civil, que ce soit en Algérie, en Égypte ou en Tunisie en affichant son refus d’une théocratie. Dans son approche, il ajoutera qu’“il n y a pas d’État islamique, et il n’y a pas eu d’État islamique dans le sens de l’État qu’on comprend aujourd’hui”. Pour le chef de la tariqa Alawiya, l’islam politique est “juste un moyen comme un autre” pour ceux dont le but est le pouvoir, en ajoutant que dans ce cas “la religion est utilisée comme un cheval de Troie”. Il ira même jusqu’à donner (presque) raison à Karl Marx et son expression : “La religion est l’opium des peuples”, tout en rappelant, avec ironie, que même le communisme a voulu jouer le même rôle.
Pour les exemples “intéressants”, le conférencier n’a pas caché une certaine admiration pour le modèle turc. “C’est un pays en pleine expansion, qui a un système démocratique et dont le parti au pouvoir est de sensibilité musulmane.”
N’omettant pas l’un des aspects singuliers des soufis, cheikh Bentounes est revenu sur le message universel de l’islam, en le mettant au temps présent. Il notera : “l’Occident nous a menés vers une crise de sens”, et qu’il est donc temps de “ne pas être des imitateurs, mais des moujtahidine en nous inspirant de la véritable philosophie islamique”. Il en profitera pour lancer un appel, aux jeunes et moins jeunes : “donnons de nouvelles espérances, soyons les promoteurs d’une nouvelle vision du monde.”
Salim Koudil
source : http://www.liberte-algerie.com


