Islam, Iman et Ihsan

août 23, 2009 
Categorie : Islam, Les trois niveaux d'évolution

Les cinq piliers seront pratiqués de manière superficielle ou profonde en fonction du niveau d’évolution des individus.

Trois niveaux sont décrits dans l’Islam : le premier niveau est celui de la soumission (islâm), le second, celui de la foi (îmân) et, le dernier, celui de l’excellence (ihsân).

L’islâm est le premier état. Il s’agit de la soumission à Dieu dans ce qu’il a voulu et désiré pour l’homme. S’Il a ordonné de faire la prière, je la fais. S’Il a décidé la zakât, je la donne sans discuter. Je dois réaliser les cinq piliers dans un état de soumission vécu sur un plan strictement formel.

Mais il existe un autre état, celui de l’îmân (foi) qui exprime que ce que l’on reconnaît par la langue l’est aussi par le cœur.

Le premier niveau peut être vécu par tout le monde, mais pas le second. le fidèle qui vit l’état de l’îman ne se contente pas d’accomplir les cinq piliers, sa vie intérieure en est le reflet.

Et, enfin, le dernier niveau est celui de l’ihsân (l’excellence).

Le Prophète (s.s.p.) l’a décrit de cette manière :  » Prie Dieu comme si tu Le voyais, et si tu ne Le vois pas, sache que Lui te voit. «  Cet état est celui de la certitude et de la vision intérieures. On ne prie pas Dieu parce qu’il le faut mais parce qu’on Le voit. Dans cette ultime étape, il ne suffit pas de sa- voir mais de voir. Le Prophète (s.s.p.) a dit : « Adore Dieu comme si tu Le voyais «  ; l’emplacement du  » si  » désigne une frontière entre ceux qui Le voient et ceux qui ne Le verront jamais. Ce ne sont alors ni la foi ni l’habitude qui guident la prière mais la certitude, la vision intérieure qui n’est pas le résultat d’une réflexion intellectuelle, et encore moins le fruit de l’imagination.

Voilà les trois étapes de cette pratique spirituelle. Pour résumer cet aspect fondamental, la première étape ne sera jamais comme la seconde qui ne sera jamais comme la troisième. Il y a ceux qui accomplissent la première étape et en restent là, alors que d’autres vont faire l’effort d’aller jusqu’à la seconde.

Rares seront ceux qui accéderont à l’étape ultime et qui seront alors des réalisés Cet état final n’est pas supportable par tous et il faut y avoir été préparé pour le supporter, le vivre et en être le témoin. Car ce rayonnement peut être vu. Au travers des personnes réalisées, nous voyons qu’ils ont vu !

Une nouvelle perception du monde

Voilà le sens de ce qui est appelé la pratique obligatoire. Elle ne sera pas statique mais toujours fécondée et dynamisée par la réflexion. Il ne suffira pas de faire la prière, il faudra en recueillir les fruits. Et le pratiquant, étant plus ou moins heureux de l’état qui découle de sa pratique, recherchera alors un état de plus en plus fécond et clairvoyant. A partir de ce moment chaque chose est à sa place Il commence à percevoir que les bruits, les sons et tout ce qui l’entoure ne sont pas le fruit du hasard. Les événements prennent leur place et deviennent des signes. En vérité, quelque chose s’ouvre en l’homme, comme un sixième sens qui lui permet de capturer ces signes.

Une prise de conscience s’effectue au niveau sensoriel, corporel. Les sens deviennent plus aigus, plus réceptifs. Ils attendent le signe qui correspond à l’état intérieur, aux besoins. A ce stade, les mots manquent et je ne peux pas expliquer davantage. En vérité, il ne s’agit que de Dieu et pas d’autre chose. Nous voyons la manifestation divine au travers de Sa création. Cet arbre derrière nous n’est pas inerte, il est animé. Il est vivant comme moi et lui aussi témoigne de cette Vérité, alors que l’homme ordinaire ne peut communiquer avec lui car il n’a pas atteint cet état universel qui permet de s’ouvrir à la plénitude.

Cette ouverture est comparable à une lumière qu’on allume et qui permet d’être spectateur d’une scène nouvelle dont nous connaissions certains détails mais dont nous n’avions pas la vue d’ensemble. En fait, le monde est le même et néanmoins à chaque fois différent. Ce niveau n’est pas encore celui de la réalisation, c’est un niveau qui s’atteint par la pratique. Je vous décris la manière dont cette pratique peut être vécue pour celui qui la situe au niveau du coeur, sachant qu’elle sera encore différente pour celui qui la vit à un niveau supérieur. Ce que je dis est au-delà d’un effort intellectuel ou rationnel. C’est un vécu qui n’est accessible que par l’expérience. Cette nouvelle perception du monde devient normale.

C’est comme si nous nous haussions à un niveau supérieur qui préexistait en nous, un niveau caché auquel nous n’avions plus accès. Par la pratique, par la foi, par le désir intense de se rapprocher de Dieu, notre intelligence, notre réflexion se sont hissées d’un cran et nous permettent de voir et d’entendre, sans comparaison avec ce que nous avions coutume de vivre. Lorsque quelqu’un s’adresse à nous anonymement dans la rue, même s’il nous dit une phrase banale, il l’a dite pour nous et pas pour un autre. Nous sentons cette parole comme nous étant destinée et répondant à l’instant précis à la question que nous nous posions ou au désir présent en nous à ce moment-là. Il y a une corrélation telle que cela ne peut être un hasard un fait gratuit. Je ne sais pas ce que les scientifiques et les psychologues en pensent, mais dans le soufisme c’est quelque chose qui entre dans le domaine du possible et du quotidien. C’est une expérience qui existe ! Nous pouvons la vivre une fois, dix fois, la centième fois nous sommes convaincus de sa utilité.

La pratique est en vérité un outil de purification de méditation, d’incitation et de polissage. Elle permet à l’homme de cheminer et de découvrir un champ de conscience qui lui était inconnu ou qu’il avait oublié – puisque la Genèse mentionne déjà cet état. Il s’agit de redécouvrir une partie de nous – mêmes : le Soi et ses immenses possibilités.

Si nous pensons avec un mental restreint, limité, nous nous emprisonnons, alors que nous avons la possibilité d’élargir la conscience, de l’agrandir à l’infini. Cette ouverture nous permet de regarder le monde et les êtres différemment. L’ensemble de la création prend une autre dimension, et cela signifie aussi que nous ne réfléchissons plus de la même manière. Ainsi, par exemple, les astronautes qui ont quitté l’attraction terrestre pour aller sur la lune ont décrit des états de conscience différents. Ils ont changé intérieurement car ils avaient échappé à leurs limites habituelles. Le Prophète (s.s.p.) a dit :  » Dans l’homme il existe une force d’âme qui, si elle aspirait à univers, l’univers viendrait à lui. «  Quand mon maître, le cheikh Mahdî nous a enseigné ce hadîth il a souligné que le Prophète (s.s.p.) s’adresse à l’homme en général et il a précisé : a fortiori pour le croyant et le connaissant.

Par la pratique, l’homme peut atteindre cette limite. C’est-à-dire que nous pouvons échapper à cette attraction de notre milieu, de notre éducation, et nous remettre totalement en question. Nous changeons alors d’échelle, de registre. Nous ne pouvons pas affirmer que nous nous élevons ou que nous nous détachons, mais plutôt que nous changeons de fréquence. En fait, nous voyons les êtres et les choses que nous aimons dans un monde plus vaste, plus universel. Nous ne les percevons plus comme un hasard une nécessité ou une obligation. Nous ne subissons plus les choses ! Il n’y a plus de contraintes ou bien, si elles existent, elle ont un rôle à jouer.

Habituellement, notre mental est entièrement parasité par des occupations matérielles ou par des émotions diverses : l’amour, la haine, la joie, la douleur, la peur, le doute, le mécontentement. Cela constitue un sac de nœuds qui nous limite dans notre champ d’action. Nous devons subir de nombreuses épreuves pour transformer notre mental et lui permettre de ne plus s’accrocher aux choses avec autant de force et de souffrance. Peu à peu, la pratique permettra de créer un apaisement. L’homme devient plus calme, plus réfléchi. La pacification du mental lui apporte plus de douceur. Par exemple, le cheminant sera délivré de la peur de la mort alors qu’elle est une hantise pour celui qui vit dans le mental.

Il ne veut surtout pas y songer car il pense qu’il va disparaître corps et âme. Pour le pratiquant, la mort perd cette image d’issue fatale et devient une étape dans le processus de la continuité du cheminement spirituel. Elle est d’ailleurs le but recherché. Le Prophète (s.s.p.) a dit :  » Mourez avant de de mourir.  » Mourir avant la mort signifie que cette hantise de l’ego, cette réflexion limitative qui nous emprisonne, disparaît définitivement. A travers cette mort libératrice, nous pouvons vivre une seconde naissance qui nous ouvre sur l’universel, sur l’éternel. Elle nous permet d’accéder à cette possibilité que nous avons tous de pouvoir sortir du monde limité et fermé de notre rationalité, de notre intellect, pour atteindre l’esprit qui se révèle en toute chose : l’éternel présent, l’éternel vivant.

Nous changeons de valeur, de mesure et de poids. Nous percevons les choses à un autre niveau. Dans ce cas, nous ne devons pas oublier que ce que nous vivons intérieurement ne peut s’abstraire du vécu de nos semblables encore prisonniers de leurs limitations. Par conséquent, nous devons adopter un double langage, une double réflexion. Avec ceux qui ont atteint le même état que nous, nous pouvons dialoguer car ils sont sur la même longueur d’ondes. Mais jamais il ne faut commettre l’erreur de parler ainsi à quelqu’un qui n’a pas atteint cet état intérieur et qui ne possède pas la même réflexion ni la même vision des choses car nous pouvons le perturber et l’affoler.

On raconte une histoire qui illustre bien ceci :  » la pluie tomba sur une ville pendant dix-neuf jours. Le roi avait été averti dans un rêve que la pluie allait empoisonner tous les puits et les sources du pays. Il avait donc demandé à ce que les puits de son palais soient couverts afin d’y sauvegarder l’eau potable. Hélas ! il n’avait pas jugé bon de couvrir ceux de la ville et du pays pensant que cette pollution serait passagère et n’entraînerait pas de graves conséquences pour la santé de la population. La pluie passée, les gens ont bu de cette eau et sont devenus fous. Mais ils venaient toujours voir le roi afin qu’il rende la justice et ils lui parlaient de leurs problèmes dans un état différent de celui dans lequel ils vivaient auparavant. Le roi, voyant cela, finit par leur demander de lui apporter de l’eau dont ils avaient bu, afin qu’il la goûte. Comme on peut s’y attendra il devint fou comme eux et il put alors rendre la justice.  » Cette anecdote montre que nous ne pouvons communiquer entre nous qu’avec un même langage.

Selon la volonté divine, l’homme demeure soumis à l’expérience de son individualité afin de l’accomplir pleinement, mais il prend conscience aussi qu’il est un élément du Tout. Si l’homme réalisé perdait son individualité, il serait rejeté par ses semblables et aurait alors sa place dans un asile psychiatrique, puisque son raisonnement différerait de celui de la masse. Cet état existe bel et bien, et je ne pense pas que nous puissions lui trouver une explication sur le plan rationnel puisqu’il correspond à une expérience. C’est comme si nous nous mettions tous au bord de la mer et que l’un d’entre nous regarde l’horizon avec ses yeux, l’autre avec des lunettes et un troisième avec des jumelles.

Nous regardons tous clans la même direction, mais l’un voit plus loin que l’autre. Nous avons tous le même regard vers cette réalité qui nous environne, mais celui qui voit avec ses yeux voit la réalité par rapport à ses yeux et celui qui la voit avec un instrument plus perfectionné la voit par rapport à celui-ci. En fait, les trois voient la réalité, les trois ont raison. Toutes les visions sont vraies. C’est une question de perception et de profondeur. Comment un homme soumis aux nécessités trépidantes de notre société de consommation peut-il découvrir cet état intérieur ? Il travaille huit, neuf heures par jour, et parfois plus.

Il court du matin au soir. Il subit les assauts des téléphones, des fax etc. Pour le commun des mortels, cette vie représente la réalité. Soumis à celle-ci, comment l’homme peut-il comprendre par sa seule raison la réalité du monde sensible ? C’est très difficile ! La seule chose que l’on puisse lui proposer, c’est de prendre son bâton de pèlerin et de faire le voyage, l’expérience… C’est tout ! Nous ne pouvons pas faire le trajet à sa place. Nous ne pouvons que témoigner de ce que nous vivons.

Si la personne ne prend pas son bâton de pèlerin, si elle ne s’engage pas dans la pratique avec un sentiment d’urgence, elle vivra sur le plan mental et ce sera totalement illusoire. C’est tout le sens de l’ascèse !  » Ils sont arrosés avec la même eau mais chacun donne des fruit de goûts différents  » (sourate 13, verset 4).

Soufisme Cœur de l’Islam du cheikh Khaled Bentounès Ed. La table ronde

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