La spiritualité
Mis en ligne le : dim 6 septembre 2009
Les Voies soufies ont toujours été les gardiennes d’une mémoire, de l’identité algérienne et islamique. Cet héritage spirituel est la colonne vertébrale qui unit l’Orient et l’Occident. Tel est le message qui jaillit avec force de cette journée du 30 juillet, dédiée à la spiritualité.
Dans la soirée, c’est tout naturellement qu’une grande réunion spirituelle (djam’) est organisée. Dabdaba, la Vallée des Jardins, accueille alors plusieurs milliers de personnes venues du monde entier pour partager ce moment de paix et d’espérance.
Des voix s’élèvent. Le sama’ (littéralement : audition. Chants soufis) emplit l’atmosphère, réchauffe les cœurs. Régulièrement, ponctuant les chants, des interventions ont lieu : la parole est donné à un représentant de chaque pays présent. Etats-Unis, Canada, Indonésie, France, Maroc, Espagne, Suisse, Irak, Jordanie, Syrie, Iran, Turquie, et tant d’autres… Chacun tient à remercier les organisateurs pour la réussite de cet événement international qu’est le Congrès de Mostaganem. Chacun explique que le retour au pays se fera avec plein d’espoir à partager.
Le djam’ se poursuit. Une hadra (littéralement : présence. Danse extatique) s’impose d’elle-même. Les cœurs sont pris. Unis dans un souffle, les présents se lèvent et invoquent le nom de Dieu réduit à sa plus simple expression. Le rythme s’accélère progressivement jusqu’à l’extinction. Une voix couvre alors les autres, tout le monde s’assoit. Le silence efface le reste.
Cheikh Khaled Bentounes, depuis le début au centre de la hadra, prend la parole et délivre un enseignement, la modhakara :
« Un espoir, peut-être même un rêve s’est réalisé pour moi aujourd’hui. Ce centenaire que nous vivons aujourd’hui, ces jours que nous avons partagés ensemble sont une preuve évidente, qu’un homme, une femme, un être qui entreprend, qui agit, qui pense, qui construit en puisant sa force dans cette énergie de l’amour, de la paix, de la quiétude peut non seulement être utile pour lui, mais aussi pour ses semblables. La leçon que je tire de cette rencontre exceptionnelle, c’est Dieu, c’est la volonté divine qui veut, qu’à travers nous le monde puisse savoir qu’il y a, parmi cette multitude d’êtres humains, des hommes, des femmes, témoins de cette vérité, de cette fraternité, de cette universalité, de cette unicité qui donnent à l’homme sa verticalité, qui l’appellent à la transcendance, à vivre dans la communion, à réaliser l’utopie de pouvoir unir les efforts de ses semblables, de ses frères et sœurs dans un but noble et désintéressé. Partager avec ses semblables des moments d’amour, de joie et de paix, sans distinction de race, de religion et témoigner qu’il n’y a de vérité que la Vérité. Et quand la Vérité habite notre cœur, quand elle nous interpelle, quand elle nous appelle et que nous répondons à son appel tout devient possible. Dans ces crises que traverse le monde, il y a peut-être la plus merveilleuse des solutions : c’est retrouver, que les êtres humains puissent se retrouver après s’être séparés, séparés par les biens matériels, par l’orgueil, par le pouvoir, par des luttes intestines, séparés par des systèmes, des idéologies, des philosophies. Aujourd’hui, autour du centre, dans le cercle de l’unicité, chacun de nous est là pour trouver sa place, pour être l’artisan, le partenaire de la vraie paix, la paix des cœurs, celle qui nous amène vers la quiétude, celle qui apaise nos maux intérieurs et soulage nos maux extérieurs, nos insuffisances, notre pauvreté, notre déchéance.
Transmettre ce message aux générations futures : c’est un message d’espérance, c’est un projet de vie, un projet d’espoir. Etre les porteurs de la bonne nouvelle, celle qui a été annoncée par les prophètes, les saints et tous les sages de l’humanité. Chaque être humain contient en lui cette puissance, cette force et cette énergie, si à un moment donné, il s’éveille et il comprend qu’il peut agir sur les choses au lieu de les subir. Mais ce qu’elle demande, c’est un sacrifice : le sacrifice de l’ego, an nafs al amara bassu, cet ego narcissique, destructeur, suicidaire qui pousse les hommes à s’entretuer, à s’exterminer, à se détester, à se haïr. Les cimetières sont pleins d’hommes qui ont donné par amour leur sang, leur vie, pour des illusions. Alors, que chacun revient à lui-même, fait le bilan de sa vie et qu’il constate à quoi sa vie a servi. Si cette vie a pu faire de vous un être au service, au service des siens, de tous les hommes sans distinctions, sans a priori, sans préjugés, alors oui, cette vie est digne d’être vécue, oui, cette vie mérite d’être considérée comme une vie pleine et heureuse. Mais celui qui pense, qui agit, qui réfléchit pour exploiter son frère, celui-là, tôt ou tard, se trouvera démuni malgré ses richesses. Il sera pauvre, pauvre intérieurement, sa vie aura été un gouffre sans fin. Il aura travaillé, peiné, lutté pour, en définitive, ne rien avoir. Quant à celui qui travaille, qui aide son prochain, celui-là finira sa vie avec une vie pleine, pleine d’espérance, pleine de joie et parfois aussi de souffrance. Mais il y a une telle compensation dans cet état de servitude, parce qu’il nous procure amour, paix et sérénité, que ça vaut la peine, que cette expérience vaut la peine d’être vécue. Je ne parle pas en tant que philosophe, je parle tout simplement en tant qu’un homme ordinaire, qui a vécu une voie ordinaire, avec les épreuves ordinaires. Sans à aucun moment douter que j’avais un destin, et mon destin était de servir mon prochain. Je n’ai jamais douté de cela jusqu’à aujourd’hui. Dieu ne m’a jamais déçu. Car servir Dieu, c’est servir les hommes. Que Dieu bénisse cette assemblée, qu’il vous protège et qu’il fasse de nous les artisans de la paix, les artisans de l’espérance, et que nos enfants et les enfants de tous les êtres humains sur terre puissent tous un jour comprendre ce message et le vivre dans leur foyer avec leurs parents, avec leur famille, avec les siens dans leur pays. Et que enfin les hommes comprennent qu’il y a en eux une force et une dynamique qui peut les sortir de cette désespérance, de cette déchéance, de cette vie qui n’a plus de sens. Donner du sens à la vie, c’est aimer, c’est servir. Merci à tous, ceux qui sont venus d’Europe, d’Amérique, des Etats-Unis, du Canada, de l’Argentine, ceux qui sont venus d’Afrique, du Moyen-Orient, d’Asie, du Japon, de l’Indonésie. Merci d’être les témoins aujourd’hui de cette espérance. Et sur ce plateau aujourd’hui, il y a de la terre, tout simplement. Ce n’est pas de l’or, des diamants, de l’argent. C’est tout simplement de la terre. Ne sommes-nous pas de la terre et vers la terre nous revenons. Mais cette terre, elle vient des endroits les plus saints, de nos maîtres. Chaque pays a amené de la terre d’un des saints de notre chaîne, d’un des saints qu’il vénère. Nous voulons qu’ils soient eux aussi, par la terre, par leur terre, témoins de cet instant, de ce moment, pour célébrer ensemble, entre les vivants et les morts – mais qui vivent toujours par leurs paroles, par ce qu’ils nous ont légué, par cet héritage spirituel : ils sont toujours présents parmi nous. Nous voulons symboliquement, à ce moment précis, être tous unis les uns aux autres avec l’aide de Dieu, Sa protection et Sa miséricorde. Merci à vous tous et salamou alaïkoum. »
La nuit est déjà très avancée. Si le djam’ a commencé le jour de la spiritualité, il s’est largement poursuivi le jour de l’avenir. Signifiant ainsi que le spirituel doit nourrir le présent et le futur pour une construction durable et juste.




